mardi, 17 mai 2005
La balle au bond
Il faut avoir eu un fusil posé contre le ventre pour comprendre combien les bascules de la vie tiennent à un souffle.
La fête était déjà des plus ratées. Un genre de réunion extérieure qui agite légèrement les corps avec un poste à musique obsolète. Une improvisation tentant de faire un air du temps dont on se souviendrait. Vous connaissez tous les présents, même si quelques prénoms vous échappent. Il faut dire que certaines périodes de la vie s’échinent surtout à tisser des fils pour en ingurgiter les fonctionnements. Leurs qualités et leurs solidités sont des préoccupations ultérieures. Alors vous riez en échangeant des même pas confidences.
Quand il arrive il hurle déjà. Il doit avoir une vingtaine d’années et sa maigreur a dû compenser la matière à fabriquer sa taille tant il semble immense. Vous savez de lui qu’il est l’aîné d’une famille dépourvue, essentiellement d’un amour convenable à bien se constituer. Un genre de bousillé dont les milieux scolaires se sont vite déchargés.
Et il hurle. Une colère qui accuse l’assemblée entière. Il demande une explication, la réponse au pourquoi de sa non-invitation. Il crie des choses désordonnées dans lesquelles vous saisissez difficilement que son exclusion n’en peut plus. Il vocifère l’injustice à sa manière incompréhensible et tous s’écartent. Les filles s’effraient en ouvrant des yeux et des bouches. Les garçons rejettent en lançant des injures et des refus.
Le capharnaüm arrive au faîte lorsqu’un des jeunes couillus pousse violemment le haut torse. En braillant « Tu dégages ! On ne veut pas de toi ! T’es qu’un idiot, tu dégages ! » Avec en supplément quelques noms de plantes venimeuses. L’écarté finit par bondir dans sa voiture pour y démarrer dans une trombe à mourir.
Le trouble jeté met du temps à relancer la musique. Il y a celles qui soupirent au dingue en regardant le ciel, ceux qui se congratulent de la force numérique. Puis, petit à petit, le raté standard de la fête reprend ses droits.
Mais le départ avait plus les parfums de la détermination que ceux de la fuite.
La voiture revient dans un tremblement de terre.
Il surgit, ne ferme même pas la portière, crie à nouveau. Il a un fusil entre les mains. Tout va très vite.
Le plus injurieux du quart d’heure précédent est mis en joue, l’immense promet un regret des paroles claquées, une facture payée à travers une seule grande gueule.
Vous êtes juste à côté. Un hasard.
Vous faites un seul pas. Un réflexe.
Entre les deux. Votre main saisit le canon qui vous fait face, le baisse si bien qu’il est à présent posé sur votre ventre. Le coton est la matière première de l’existence. Vous vous échappez de vous-même, sentez juste toutes les ficelles de l’urgence à saisir très vite.
« Stop. »
L’armé reste bloqué. Dans votre dos vous percevez la tétanie raide de celui que vous couvrez. Vous parlez. Vite. Fermement. Vous ne vous souvenez pas de ce que vous dites. Quelques mots d'ailleurs veulent s’en mêler et vous hurlez à les faire taire sans vous retourner. Vous regardez dans les yeux. Le coton se tisse de plus en plus flou. Lui, toujours agrippé à la crosse, vous demande de déguerpir de la zone de son danger. Vous assumez la responsabilité de l’incident, dites que vous êtes l’organisatrice de la réunion, vous vous accusez de l’oubli. Vous vous excusez. Vous dénoncez les précédentes réactions. Demandez à tous de s’excuser. Au monde de s’excuser. Vous l’invitez. Vous lui troquez une vie réduite à payer un fait divers contre une soirée à finir ensemble. Tout va très vite. Tout n’a plus de temps. Tout dure dans une bousculade de mots, de pensées paralysées, d’instincts déployés. Vous découvrez que dans le brouillard du coton il existe la lame froide d’une forme de lucidité concentrée.
C’est après.
Après les excuses échangées. Après le calme relatif péniblement instauré. Après la seconde remise en musique. Après la pose du fusil dans le coffre.
C’est après que vos jambes ne vous portent plus. Elles flagellent, vous font tomber sur le gravier. C’est après que la plus terrible des peurs vous tord le ventre.
Vous êtes assise là, à ne plus savoir vous porter, à trembler comme dans un froid des plus meurtriers. Quelqu’un pleure à côté de vous. Une jeune voisine du quartier qui s’effondre. Vous relevez la tête vers elle, elle vous couvre de ses bras, vous chuchotez « Ne parle jamais de courage. Ce n’en était pas. Le courage c’est quand on réfléchit »
Votre vie vient de faire un bond dans une multitude de consciences.
Vous avez quinze ans.
Il faut avoir eu un fusil posé contre le ventre pour comprendre combien.
M.R.
04:10 Publié dans Colères essentielles du superflu (ou inversement) | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note





Commentaires
Eh bien ! Ce matin, je ne regrette pas d'aimer Raymond Queneau (private joke finded in Jujuly's blog)
J'ai connu ces instants de fêtes-là. Enfin, il me semble. Lucides et glacials (glaciaux ?). Moments de folie suspendus à un fil, joliment tissé ici... Tout ne s'est pas toujours bien terminé.
Bonne journée.
Ecrit par : Anitta | mardi, 17 mai 2005
(ça me rappelle le jour ou j'ai désarmé ce type qui s'était emparé d'un couteau à beurre et qui menaçait d'égorger le chien du voisin un truc comme ça).
Ecrit par : empcam | mardi, 17 mai 2005
Je me rappelle de m'être accroupi derrière le coffre d'une voiture au milieu d'une impasse.
Je me rappelle de ce pote à qui on hurlait 'j'vais te plomber'
Son père sortait lui aussi avec le fusil de chasse du grand-père.
Ecrit par : barnabé | mardi, 17 mai 2005
je n'ai rien à dire si ce n'est qu'a me souvenir... ces moments qui font que la vie bascule ou pas, beaucoup ou pas, logntemps ou pas... la vie ou pas...
Ecrit par : nausicaa | mardi, 17 mai 2005
Une fois de plus c'est tres bien raconte, chapeau pour le courage
Ecrit par : pintel | mardi, 17 mai 2005
Scotchée à ton écrit à en avoir, moi aussi, les jambes qui flagellent !
Je ne sais comment on nomme ta réaction : sang froid ? maitrise de soi et de ses émotions ?
Quoi qu'il en soit : CHAPEAU !
Ecrit par : dilou | mardi, 17 mai 2005
...pour comprendre combien de seconde dans une éternité...
Ecrit par : ph& | mardi, 17 mai 2005
Le commentaire djeuns s'impose ici :
Trop mortelle ta story !!!
C'est d'la balle c'que t'écris !!!
Ecrit par : m'x | mercredi, 18 mai 2005
Souvenirs, souvenirs ....
Ecrit par : Folie Privée | mercredi, 18 mai 2005
Wow... à quinze ans, en plus... wow...
Et toujours cette si belle fluidité de l'écriture.
Ecrit par : jujuly | mercredi, 18 mai 2005
Juste ... (silence absourdi)
Ecrit par : L'Homme du Moment | jeudi, 19 mai 2005
Quelle prose..quel talent...toujours un plaisir de vous lire..
Ecrit par : Mademoiselle C. | jeudi, 19 mai 2005
soufflé, là, soufflé..
fffff !
C'est très fort !
Ecrit par : chArlespArle | jeudi, 19 mai 2005
15 ans. Dans l'air du temps... Sujet de ma note d'hier. Autre thème.
Je voulais vous féliciter de votre commentaire sur le blog de lhommedumoment. J'ai déjà fait ce genre de remarques et cela a déclenché les foudres des groupies. Du coup, je pense, mais je n'écris pas. ;o)
Ecrit par : LolVStein | vendredi, 20 mai 2005
J'aimerais assez avoir un aussi beau style d'écriture que le vôtre.
L'histoire est prenante. J'ai beaucoup aimé la phrase : « Ne parle jamais de courage. Ce n’en était pas. Le courage c’est quand on réfléchit ». C'est si vrai, pour avoir connu les deux. Le moment bref où l'on ne réfléchit plus qui est peut-être de l'inconscience mais qui pour d'autres est du courage. Mais aussi des moments où le temps est si long que l'on est obligé de réfléchir, de prendre sur soi et d'être alors héroïque.
Ecrit par : Vous reprendrez bien un peu d'humanisme ? | vendredi, 20 mai 2005
On y est. Un vrai court-métrage. Bravo !
Ecrit par : Diego's Secrets | lundi, 23 mai 2005
Il y a des vraies belles choses sur le net!
J'ai failli ne pas mettre de commentaires, car je suis restée sans voix.
J'M.
Ecrit par : Justine Miso. | mardi, 24 mai 2005
Il y a des textes ici qui sont toujours forts, émouvants, troublants et fascinant. Mais celui là m'a déchiré, coupé le souffle qui restait coincé au fond du ventre, comme si c'était moi qui était derriere cette fille qui tenait un canon de fusil entre ses mains, et que je retenais ma respiration pour ne pas qu'elle sente le moindre souffle dans son cou qui pourrait interrompre ses mots courageusement inconscients.
Je m'arrete là parce que mettre d'autres mots après un tel texte et mon noeud toujours là au fond du ventre, ce serait sans substance.... ;)
Ecrit par : bleue | mardi, 24 mai 2005
Remarquable..
Ecrit par : Viviane | mercredi, 25 mai 2005
Le pire, c'est qu'on s'habitue. J'ai tâté du pistolet, du fusil d'assaut, et même du canon de char. Je te promets, après la dixième fois, on ne fait plus attention.
Question de contexte, je suppose. Mais je reconnais bien là ma première fois.
Ecrit par : O. | jeudi, 02 juin 2005
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