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lundi, 05 mars 2007
La perle, l'étoile et les rêves
Sur le bitume il y a des traces d’arc-en-ciel. Elles forment des huttes, des soleils et des palmiers. Parfois on aperçoit même un bras de mer ou un horizon d’ailleurs. Cela dure depuis deux ou trois mois, et chaque pas sur ces couleurs est comme plongé dans un monde parallèle. Parce qu’en relevant le nez ce n’est que grises mines perdues dans les vagues qui n’appartiennent pas à l’océan.
Longtemps vous vous demandez qui peut faire ces dessins sur le trottoir de la ville. C’est comme un poème glissé entre les pages d’un manuel technique. Comme une histoire drôle insérée dans un discours politique. C’est un sourire radieux au milieu d’un enterrement, un enfant qui chante au sein d’un conseil d’administration, une robe à fleurs suspendue à la fenêtre d’un monastère.
« -C’est un million si vous voulez l’acheter »
Vous relevez la tête des cases de paille et des fleurs, des îles aux noms gravés dans le gris. Sur le banc à côté il y a un groupe d’hommes à la barbe hirsute, aux vêtements superposés. Ils ont la bouteille de rouge à la main, la méfiance dans le regard. Certains détournent la tête immédiatement en espérant fondre dans le paysage. L’un est borgne, l’autre balafré. Et au milieu trône celui qui vous interpelle.
Vous vous arrêtez.
« -D’accord, j’achète. Mais je fais comment là ? Je découpe le trottoir pour l’emporter chez moi ? »
Il éclate d’un rire franc.
« -Merde, j’avais jamais pensé à ça. C’est con.
-C’est vous qui faites ces dessins ?
-Ouais, c’est moi, y en a là-bas aussi, sur la petite place
-Je sais, j’ai vu. Je voulais vous dire merci »
Il vous regarde étonné. Vous expliquez.
« -Merci parce que vous êtes souvent le premier sourire de mes journées »
Ça le fait rire encore.
« -Toi je t’aime bien, t’es cool. Tu sais qu’on a même plus le droit de traverser la route parce que le café d’en face ne veut pas nous voir ? »
Puis il hurle en direction du bistrot cité.
« Sales bourgeois ! Allez vous faire voir ! »
C’est à votre tour de partir d’un grand éclat de rire.
Trois jours plus tard il vous hèle à nouveau.
« J’ai un cadeau pour toi. »
Au creux de sa paume tendue il y a une petite perle verte, vestige probable d’un collier cassé de petite fille, et un pendentif en forme d’étoile dont la chaîne a dû disparaître il y a bien longtemps. Il vous les tend précautionneusement. Soudain son visage devient grave, et il dit d’une voix désolée.
« Bon ce n’est pas en or, ni en argent, ni rien hein… »
Il a l’air si navré, sa phrase a tellement la teinte de l’excuse demandée qu’il en est bouleversant. Alors vous fondez et ça vous tortille l'estomac.
« -Mais ça vaut beaucoup plus que ça. »
Il s’illumine.
« -Oui, ça vaut beaucoup plus que ça.
-Tu sais, je vais les mettre là, dans la minuscule poche gauche en haut de ma veste. Et je les garderai toujours à cet endroit »
Vous pouvez le prouver. Chaque personne qui vous croise lorsque vous portez la petite veste verte peut vous demander. La perle et l’étoile n’en bougent pas. Et lui ne manque pas de vérifier parfois.
« -Tu les as toujours ?
-Sur mon cœur, James, sur mon cœur »
Il s’appelle James donc. Depuis vous avez appris quelques uns des cahots de sa vie. Du moins quand il veut bien en parler. Depuis également, la municipalité a décidé de gommer ce qui la gêne. Alors un matin des hommes sont venus dévisser le banc des réunions indésirables. Puis ils ont effacé les dessins. Avec beaucoup de peine d’ailleurs, à grands coups de produits chimiques et de litres d’eau potable. James les regardait de loin. Il vous l’a raconté.
La dernière fois que vous l’avez vu il avait sous le bras des gros rouleaux de papier froissé. C’est là-dessus qu’il dessine maintenant, au fond des fast-foods qui le virent immanquablement au bout d'une heure.
Il vous a aussi dit qu’il était convoqué au commissariat.
Pour « dégradation de voie publique » ou quelque chose du genre, il ne sait pas très bien. Il a demandé audience auprès du maire, mais l’élu ne peut pas le recevoir avant des lustres. Il ne veut pas grand chose pourtant, simplement expliquer combien les noms de « Martinique » ou « Guadeloupe » ont d’importance pour lui.
Ce jour là en partant, vous avez fixé vos chaussures qui écrasaient du gris de goudron. Les palmiers ont été arrachés, les huttes démontées, les soleils éteints. À la place ils ont mis de l’asphalte.
Vous vous êtes alors demandée si l’on pouvait porter plainte contre une municipalité.
Pour dégradation de voie publique.
M.R.
02:10 Publié dans Colères essentielles du superflu (ou inversement) | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note





Commentaires
on devrait pouvoir
Ecrit par : ph&-no | lundi, 05 mars 2007
° *
(Pour les rêves, j'ai manqué de place, mais je laisse ouvert
Ecrit par : Oo° | lundi, 05 mars 2007
Sous les pavés...
Ecrit par : Echine | lundi, 05 mars 2007
Il ne reste plus que des flaques de fuite d'huile. Des arcs irisés aussi, mais sans la chaleur d'un créateur...
Ecrit par : Saoulfifre | lundi, 05 mars 2007
Hélas, les cellules grises de certaines éminences grises ne se grisent que du gris du macadam...
Ecrit par : Tant-Bourrin | mardi, 06 mars 2007
Et devant le silence d'un souvenir qu'on efface, porter plainte pour dégradation de voix publique...
Ecrit par : L'Homme du Moment | jeudi, 08 mars 2007
ou comment un homme qui s'appelle James avit plus d'âme qu'une municipalité entière...
croiser des gens tels que lui, cela doit rassurer, un moment, sur l'humanité...
Ecrit par : vic | jeudi, 22 mars 2007
quand on a que l'amour,
pour meubler de merveilles et couvrir de soleil la laideur des faubourgs,
pour habiller matin pauvres et malandrins de manteaux de velours
Ecrit par : chapel | mercredi, 11 juillet 2007
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