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lundi, 13 octobre 2008

Dessine-moi un cheval

Il faudra attendre vos quinze ans pour accepter le monde, du moins pour y prendre part et tisser des liens avec plaisir. Mais à ce moment là, d’années vous n’en comptez qu’une douzaine, et vous êtes encore dans les fantômes et les angoisses. Vous vous sentez prisonnière d’un corps trop petit et les autres vous semblent la plupart du temps des curiosités à étudier, ce que vous faites en silence dès que vous êtes hors du cocon protecteur familial. Vous observez ces imbrications, ces révérences, ces fonctionnements de pantins, ces interactions en cascades sans jamais bien comprendre le bien-fondé de ce que vous ressentez théâtral.
Mais les autres vous inspirent surtout de la peur et de l’ennui à la fois. Vous leur préférez la plupart du temps les livres dans lesquels les personnages ont l’avantage, si tout aussi tordus, d’être au moins irréels et absents. C’est ainsi, vous cherchez votre place sans trop d’espoir et vous agissez alors plus par obligation de vie. Inexplicable petit être torturé de l’intérieur qui transporte un malaise venu d’on ne sait où.

Cette année là vos parents ont l’excellente idée de passer les vacances estivales dans un lieu que vous n’oublierez jamais. L’endroit est superbe mais ce genre de détails échappe à l’enfance. Ce qui en fait la magie est sans conteste qu’il possède une écurie. La petite douzaine de chevaux destinés à la promenade des vacanciers agit sur vous comme un aimant. Vous y élisez domicile à temps plein et ne la quittez que lorsque la cloche du réfectoire sonne les heures des repas ou la voix de vos parents appelle le retour au dortoir familial.
Bien évidemment dès les premières heures vous possédez un carnet de souches permettant l’accès aux balades, mais très vite vous ne payez même plus. Le responsable est tellement touché par cette gamine qui brosse, récure, balaie, bride et l’aide dans toutes les tâches, qu’il vous nomme assistante. Vous finissez par connaître tellement par cœur tous les trajets de promenades qu’il vous demande même de l’accompagner la plupart du temps, avec la responsabilité d’ouvrir la marche pendant qu’il reste en queue de peloton. Et quand il ne le fait pas vous nettoyez toute la sellerie, vous passez une heure à observer le boulonnais qui paisse dans un pâturage à part, ou vous foncez dans l’autre bâtiment pour vous occuper de l’âne et du poney. Mais ce qui vous comble le plus est le pré le plus proche du bâtiment principal, celui juste derrière la porcherie.

C’est là que se trouvent les juments et leurs poulains. Ces derniers sont quatre ou cinq, craintifs, méfiants et impossibles à approcher de trop près. Parmi eux vous en repérez un, sûrement parce qu’il a une robe bien plus sombre que les autres, un presque noir qui ne tiendrait sûrement pas au fil des ans. Sans trop savoir pourquoi, vous le baptisez « Banjo » et commencez la patiente tisse d’un lien entre vous.
Au début vos jeux communs restent distants. Vous passez sous la barrière et courez à torts et à travers pendant qu’il fait de même à quelques mètres. Ensuite c’est après lui que vous galopez, et quand vous arrivez à l’autre bout du pré il effectue une volte-face soudaine et les rôles s’inversent. Lui s’amuse à faire des circonvolutions pour ne pas vous rattraper trop rapidement, vous vous échinez à ne pas vous retourner trop souvent.
Au troisième jour de vos ébats en cavale, un infime détail bascule les choses. En pleine course, lui à vos trousses, vous apercevez deux cordons danser librement sur l’une de vos chaussures. Vous stoppez net, posez un genou à terre et vous penchez pour refaire les lacets récalcitrants. C’est alors que vous le sentez derrière vous, il pose les naseaux sur votre épaule droite et tire légèrement votre t-shirt du bout des babines. Vous restez un moment interdite, puis vous tournez lentement tout en gardant la même position accroupie, supposant que le fait d’être plus petite que lui vient de faire pousser ce courage. Vous le caressez pour la première fois et ne cessez de le faire pendant un long moment sans vous relever.
À partir de cet instant votre drôle d’amitié est celée et il va devenir votre meilleur compagnon pour les quinze jours à venir.

Il vous suffit d’arriver près du pré et de l’appeler pour qu’il se précipite vers vous. Vous passez des heures inséparables à le cajoler ou chahuter, il vous suit à la trace sans jamais faillir tant que vous êtes présente. À tel point qu’un midi, les juments et leurs progénitures étant reconduites à l’écurie pendant que vous vous dirigez à l’opposé vers le réfectoire, il emboîte spontanément votre pas en ignorant sa mère. Vous vous en rendez compte une centaine de mètres plus loin seulement, et le responsable arrivé hors d’haleine ne parvient pas à le remettre dans la bonne direction. Il faudra que vous fassiez demi-tour vous-même pour qu’il accepte d’être raccompagné. Et pendant ce temps vous exultez. Vous jubilez comme, lorsque tous les chevaux partis en promenade, il reste seul au box, que vous entourez son encolure et enfouissez votre nez dans sa jeune crinière. Vous aimez son odeur, il vous apaise, ne vous pose pas de questions, ne vous oblige pas à parler, et les jours s’écoulent sans qu’aucune once de vos angoisses ne vienne vous hanter.

Certains soirs, quand vous savez qu’ils ont tous été laissés au pré pour la nuit, vous dédaignez les soirées dansantes où les jeux s’enchaînent et les vacanciers se secouent le popotin. Vous vous éclipsez sans un mot. À tâtons derrière la porcherie, vous passez la barrière et y appuyez votre dos. Vous le sentez alors se caler contre votre ventre et vous restez ainsi longtemps, dans l’obscurité quasi-totale. Vous le distinguez à peine mais savez que c’est lui. Vous aimez le silence de cette complicité, vous respirez à fendre poumon avec la conscience d’un précieux rare.

Mais un jour vous voyez les mains maternelles refaire les valises.
Il est au box ce matin là et vous n’arrivez pas à dénouer vos bras de lui.
Il y a des larmes qui lui coulent sur l’encolure et des mots chagrins qui vous pleuvent de la bouche.
Il y a vos jambes qui s’enfuient quand vous parvenez enfin à vous arracher de là pour remonter la pente vers la voiture familiale. Courir le plus vite possible. Surtout parce que dans votre dos vous l’entendez hennir et que le courage vient à vous manquer.

Il y a si longtemps.
Banjo doit être mort à présent.
Il ne doit même jamais s’être appelé Banjo.
Vous ne l’avez jamais revu, malgré vos demandes régulières à retourner sur le lieu.
Encore petite fille vous rêviez de retrouvailles au ralenti, de celles où vous vous reconnaîtriez instantanément, même des années après.
Arrivée à l’âge adulte vous vous êtes souvent demandée de quoi se souvient un cheval, et s’il vous a attendu longtemps.
Mais de tous les temps, ces moments restent parmi les beaux instants de votre existence.
Vous étiez pour un court temps heureuse, tout simplement.

M.R.

Commentaires

Une petite écuyère de bonheur au grand repas de la vie...

Écrit par : Tant-Bourrin | lundi, 13 octobre 2008

Qui t'a volé le ranch ?

Écrit par : Saoul fifre | lundi, 13 octobre 2008

Très très émouvant !
Quel talent vous avez !
Je comprends bien ce que vous décrivez car j'ai connu deux vraies histoires d'amour avec deux chattes siamoises , la mère puis sa fille .

Écrit par : Jean | lundi, 13 octobre 2008

Vous, c'était - sans aucun doute - Banjo.
Moi, Haribo.
C'est la particularité de ce genre de souvenirs : ils sautillent et fleurent bon la couleur d'un superbe inventaire chamarré.

Écrit par : Echine | lundi, 13 octobre 2008

c'est beau :)

Écrit par : Gondolfo | mardi, 14 octobre 2008

Si cela peut vous aider je vous y accompagnerai

Écrit par : chapel | dimanche, 19 octobre 2008

Les commentaires sont fermés.