mardi, 18 décembre 2007

26 novembre 2007, 00H01, le même bar, quelques rues plus loin

Il y a une impression de poussière et de manque de lumière. Mais il fait chaud. Dès l’entrée vous retirez vos gants et dénouez votre écharpe. Vous l’avez vue tout de suite, assise à la deuxième table sur la gauche, les pupilles plongées dans une chope. Elle a l’air fatigué et vieilli. Elle vous fait presque de la peine. Ou peur, vous ne savez pas trop.

« Tu n’aimes plus les comptoirs ? »
Elle relève un regard sans expression.
« -Si, mais il n’est plus l’heure. »
Vous vous installez en face d’elle sur la chaise style écolier, au bois usé, aux nuances d’un autre temps. Vous vous sentez lointaine. Vous la sentez effacée.
« -Cela fait longtemps que tu n’es plus passée…
-Il y avait des embouteillages. »

Sa bouche se plisse en une légère moue, ses narines se pincent sur un millimètre, sa tête hoche dans un presque imperceptible mouvement d’acquiescement.
« -Je vois. »

Vous êtes tendue et vous en étonnez. Depuis une éternité vous êtes pendue à sa main. Depuis ce même temps vous avez besoin qu’elle ne vous lâche pas. Mais en cet instant vous sentez que c’est elle qui vous supplierait presque de rester.
Elle choisit plutôt l’agacement, celui assez vif qui cache la colère.
« -Tu ne dis plus rien, ne me demande plus rien. Quand je sonne, tu ne fais qu’entrebâiller la porte. Quand je peux te parler, tu te perds dans des occupations inutiles. »

Sur la table décatie il y a le fossile d’une ancienne gravure, un cœur taillé au canif il y a sûrement des lustres. Du doigt vous arrivez presque à en retrouver le contour initial. L’index dans ce rail, vous suivez trois fois de suite la bordure.
« -Quand j’ai besoin de coussins, tu me tends le vide. Quand je peins un pré, tu construis un mur. Quand je coule une rivière, tu ajoutes un barrage. »

Vos doigts cherchent à présent les ruines d’initiales. Il y en a toujours au centre des cœurs. Vous tâtonnez jusqu’à percevoir de minuscules dénivelés mais aucun n’a suffisamment résisté au temps.
L’obstination est surtout à ne pas regarder autre chose que votre travail de fourmi. Et quand vous levez les yeux c’est pour les poser sur un jeune homme appuyé au bar. Vous ne le voyez que de trois-quarts mais la ligne de l’oreille à la base du cou vous paraît parfaite.
« -Tu veux que je te le présente ? Je peux tu sais. Je peux tous te les présenter ici. Je peux même te faire caresser la joue de celui assis dans l’ombre là-bas, celui que tu ne veux plus voir. Je peux tu sais…
-Je sais. »


Vous vous redressez, vous appuyez contre le dossier de la vieille chaise. Vous vous décidez à la regarder en face. Vieillie. Fatiguée. Pas vraiment belle.
« -Tu m’as menti. Je t’en veux. »
Elle reste un instant interloquée. Juste quelques secondes. Puis tranquillement elle s’enfonce elle aussi vers l’arrière, et répond, flegmatique.
« -Tu n’as jamais vraiment voulu la vérité à ce que je sache.
-Ni être abusée à ce point. Tu m’as maintenue dans le mensonge à en perdre un temps inconsolable.
-Je ne tisse qu’avec la soie que tu me donnes. Ne m’accuse pas.
-Je constate.
-La futilité ne t’ira pas.
-C’est pourtant elle que je choisis pour un temps. Et tu t’en débrouilles si mal que je m’ennuie, comprends que j’aille la chercher ailleurs. »
Vous vous levez, commencez de renouer votre écharpe.
« -Tu ne bois rien ?
-Ailleurs aussi. »

Vous tournez les talons, faites un pas.
« Tu n’écris plus. »
Vous vous arrêtez. Ce n’est pas une question. Vous faites lentement volte-face.
« -Non, je n’écris plus.
-J’ai eu souvent la faiblesse de penser que c’est pour moi que tu écrivais.
-Comme tout le monde. »

Elle soulève son verre, prend une gorgée qu’elle déglutit en faisant claquer un peu la langue sur le final.
« -Et… ?
-Et rien. Je ne répondrai pas à ça.»

Elle paraît contrariée, se penche vers le panier posé à ses pieds. Elle en retire un mince tas de feuilles qu'elle pousse sur la table dans votre direction. Vous devinez du papier à lettre à l'aplomb d'être à son entête. Vous fouillez votre sac, écartez le porte feuille, le trousseau de clé, le paquet de cigarettes.
« -J’ai appris il y a bien longtemps déjà que le plus important n’est pas d’être entendu. On est toujours mal entendu. Le plus important est de dire. Je ne veux plus exprimer. »
Le feutre est bien évidemment tout au fond. Vous le sortez enfin, retirez le bouchon, refaites le pas vers la table. Vous appuyez sur le rail de la gravure en forme de cœur, en redessinez les contours.
« -La personne qui l’a gravé là, crois-tu qu’elle l’avait fait pour un destinataire précis ? Peu lui importait qui le voyait. Que cela soit les tiers, la personne aimée ou elle-même, cela n’en faisait pas la valeur. C’est l’instant où elle l’a gravé qui était important, rien d’autre. Marquer dans le temps. Rien d’autre que ça.
-Tu veux savoir quelles étaient les initiales à l’intérieur ?
-Non. Laisse le vide. Il deviendra universel et chacun y mettra son histoire. Si tu y mets quelque chose chacun refera l'histoire, c'est là toute la différence »

Vous enfoncez le feutre dans votre sac, enfilez vos gants.
« Mais si cela te fait plaisir je te citerai. Tu comprendras combien cela t’éloigne encore plus, combien du coup tout t’échappera plus fort qu'à n’importe qui d’autre. »
Vous laissez à la seconde le droit d’être silencieuse. Puis au soupir le droit d’exister à la suivante.
« Je veux l’instant sans les tripes ou la raison. Je veux celui qui passe et que je regarde dans les yeux. Je ne veux plus graver dans le temps. Je ne veux plus exprimer. »

Au seuil de la sortie vous l’entendez dire haut et fort :
« Tu reviendras. Tu ne peux pas faire autrement. Tu n'as jamais su. Tu reviendras. »
Cette fois vous ne vous retournez pas.
« Laisse moi l’hiver. Laisse moi la saison suivante aussi. Je reviendrai. Bien sûr. »

M.R.

lundi, 27 novembre 2006

12 août 2006, 02H16, La Porte Noire, rue des Alexiens

La tête se paresse dans le moelleux et vous resteriez là des heures. Vous y restez d’ailleurs, à succéder les bières au goût particulier, à vous taire dans la détonation de la vie, à aimer le bois de la large table comme on aime le tissu des bras qui nous serrent. Et surtout à les regarder, eux qui éclatent le moment en une apothéose de rires et de petites folies qui se fichent alors pas mal de ce qui les a fait pleurer.

Ils sont une poignée d’à peine vingt ans à chanter à tue-tête tout ce qui passe dans les haut-parleurs de la cave, à hurler qu’il faut que cela soit plus fort encore, à se mettre debout sur les bancs en aimant le déséquilibre qui leur permet de se tenir les corps. L’ensemble du décor devient une grande fête de clients mélangés levant les verres pour entonner des refrains, et cela vaut tous les feux d’artifice des nationalités à célébrer. Vous restez assise à sourire à ce monde.
Ils se touchent, s’embrassent à pleine bouche en passant de l’un à l’autre, ou de l’une à l’une selon leurs envies. Un couple de fraîcheur se tient serré à fendre corps et choisit de ne plus bouger pour l’éternité. Elle a la joue dans le creux de son cou, il a la main sur le nu de sa nuque. Parfois il en est un qui s’effondre dans son coin, la tête entre les bras, le sommeil entre l’ivresse. Mais il finit toujours pas se relever, tiré de l’apathie par une main et une plaisanterie à le refaire chanter plus haut encore.
Ça s’égosille d’avoir le cœur qui bat, ça s’époumone d’avoir l’existence à faire.

Quand vous le voyez s’approcher, vous savez déjà. Cela fait longtemps qu’il la regarde, cette tendre pousse qui dans la finesse des reins exhibe un tatouage qui crache le feu. Il fait partie d’une table enfermée dans l’angle, et vous les avez entendu débattre d’une frime de médias, de cinéma et de tournages.
Vous savez déjà. Parce qu’il est jeune loup et qu’elle est oiseau.
Il a l’âge qui convient, le physique agréable. Il semble sûr de lui, entame la valse des bras autour du corps qu’elle fait onduler. Elle a les yeux fermés et le sourire au paradis de l’instant. Et quand ses paupières s’ouvrent ce sont ses compagnons qu’elle fixe, ceux qui continuent d’accrocher à l’endroit des guirlandes de vie.

Vous savez déjà.
« N’y va pas. Tu te méprends sur ce qui les anime. N’y va pas, sous peine de faire ricaner ta meute pour des mois ».
Vous pensez fort, l’avertissez intérieurement, souriez d’avance.
Il profite d’un air plus langoureux pour la coller contre lui et danser à faire connaissance.
Un torse se plie à enfermer, des épaules tentent de s’échapper.
Il s’applique à poser quelques questions, elle se contraint à répondre succinctement.
« N’essaie pas. Elle veut la liberté, tu viens avec un calcul. N’essaie pas, sous peine de rajouter le ridicule à la cécité »
Une bouche se penche, l’autre esquive. Et puis un temps à récupérer de l’élan pour une seconde tentative plus forcée encore. Dans une contorsion au tatouage souple, elle le laisse les bras vides et en rejoint d’autres plus loin qui lui caressent les cheveux en dansant.
« Que croyais tu ? L’ivre petite luxure qu’elle s’offre n’est pas facilité. Tu es venu avec un but, au pas du prédateur et à l'assurance du carnassier. Il fallait y aller en rêvant.» 

Vous vous tournez vers l’ami qui vous est cher, souriez, dites que vous prendriez bien une autre bière. Il vous serre fort contre lui en répondant qu’il va la chercher. Et l’un des jeunes hommes du groupe en liesse prend place en face de vous, dit qu’il n’est pas roi mais presque. Dit qu’il vous trouve beaux tous les deux. Ce qui vous fait rire.
« C’est vous qui l’êtes. Tu es prince, il est loup, elle est oiseau. Nous ne sommes que ceux qui lisent le livre avec plaisir »

La tête se paresse dans le moelleux et vous restez encore là des heures.

M.R.

vendredi, 17 mars 2006

08 mars 2006, 01H32, La Flèche d'Or, rue de Bagnolet

Ça cimente dans vos yeux tout ce bleu là.
D’un seul coup, comme un raz de couleur qui vous aurait prise pour rocher.
Alors évidemment vous ne bougez plus, vous vous laissez glisser dans la noyade avec une respiration pourtant tranquille. Et tout s’efface sinon ces deux joyaux de cascade qui ne semblent pas du tout décidés à s’amarrer ailleurs.
Et des pupilles vacille l’infime conscience. Infime. Non pas d’incertitude en somme, mais de l’encore sommeil de la certitude. C’est que l’instant est à vivre, pas à comprendre.

Ça cimente dans vos yeux tout ce bleu là.
Et en dessous une voix finit par demander sans qu’aucune onde ne se bouscule.
Et vous faites traîner un silence avant de répondre, pour vous assurer de ne pas bouger non plus.
Et les phrases s’égrènent lentement, avec le bleu dans vos yeux pour tout paysage.
« -Qu’est ce que je vous sers ?
-Je ne sais pas ce que je veux…
-Je ne dois plus en avoir…
-Alors je veux autre chose…
-Je crois qu’il m’en reste… »
En face il y a un couple qui n’ose encore se toucher. Cela fait deux heures qu’ils s’approchent, la danse entamée des gestes de parade. Ceux qui frôlent l’épaule pour se pencher, ceux qui passent les mains dans les cheveux pour qu’on se penche. Leurs traînes de soie s’emmêlent et leurs amis partent de ne plus exister. Ils s’assiéent sur le bord d’une estrade et se parlent à petits pas, avancent à simples mots en prenant garde de ne rien rompre.
Ils sont beaux comme quand le désespoir vient de mourir pour toujours.

Ça cimente dans vos yeux tout ce bleu là.
Et cela n’en finit pas. Bien plus long que l’insistance.
C’est un chocolat quand on le fait fondre doucement sur la langue, quand sa saveur prend l’amplitude entière, quand votre palais se voit épouser de son goût. C’est doux comme ça.
« -S’il vous en reste j’en prendrais…
-Une vodka-pomme vous irait ?
-Je ne prendrai que la moitié, une vodka-caramel donc…
-C’est un one shot…
-Je sais… 
-Je rajoute donc de la vodka, parce qu’un one shot c’est trop peu… »
Sur la gauche il y a un couple qui s’enlace. Leur union est à l’aube, cela se voit à leurs mains délicates, à l’impossibilité de leurs bouches à se séparer. Ils n’ont pas de mots, ils n’ont que des gestes. Et leurs caresses de pêche enlèvent l’ensemble du monde pour le déposer sur le visage de l’autre.
Ils sont beaux comme quand l’espoir vient de naître pour toujours.

Ça cimente dans vos yeux tout ce bleu là.
Dès que la marée revient ça vous immerge.
Et aucun des quatre abysses ne cillent tant la plongée a d’oxygène. Vous ne pourriez même pas décrire le reste et cela vous importe peu.
« -Je peux vous inviter à une soirée ? Un ami en organise une la semaine prochaine et j’ai un carton d’invitation pour vous… si vous voulez… »

Mais le carton porte le nom de l’instigateur. Et vous le connaissez. Un personnage qui a tout votre mépris, un abject qui vous a un jour volé le professionnel par intérêt. Un distributeur de mensonges, de malhonnêteté et d’incapacité. 
« -Désolée, cela m’est impossible… »
Derrière vous un couple est débat. Les mains accompagnent les explications en appuyant sur les points et les guillemets. Elle croise les jambes à l’opposé, ferme les bras sur son ventre et négative de la tête. Lui insiste dans quelques flammes mais n’oublie pas encore le feu. Alors parfois, pour se rassurer, ils se volent un baiser vorace et reprennent un calme qui s’achève toujours progressivement.
Ils sont beaux comme quand le désespoir et l’espoir se tiennent par la main pour toujours.

Le barrage des paupières vous coupe de tout ce bleu là.
Il y a l’incompréhension et le bouleversement.
Il y a la pollution du lagon.
Il y a à écoper.
Et ce dédié à l’ordre en service qui vous dit qu’il faut partir. Parce que les lumières s’éteignent et que les couples ont disparu avec leurs chemins en cours. Parce qu’il n’y a plus que les suspensions.

Dehors vous remontez l’écharpe sur votre nez. Vous marchez les mains dans les poches, les doigts gourds et la pensée vagabonde.
Il fait beau comme quand le caramel et le chocolat se mélangent. Et que l’on sait que l’on reviendra.

M.R.

vendredi, 28 octobre 2005

72 janvier 5002, 01H00, un bar, une rue...

Elle a au dessus des cernes une petite bavure noire, vestige de chagrin. Au creux de sa joue bat le mouvement de ses morsures intérieures qu’elle régule comme on tète un réconfort. Elle ne voit ni ne regarde, ni personne ni rien. Elle semble juste être là depuis plus de mille ans, sans le souvenir d’avoir été ailleurs, sans l’espoir d’y être. Son dos se voûte sous un poids qu’elle seule connaît et la haute chaise du bar lui donne l’air si petit que le monde la tutoie. Son absence la rend si transparente que le monde l’ignore.

Vous n’osez pas un mouvement. Vous n’osez pas une respiration.

Ses doigts dessinent des machinales sur le comptoir. Les cercles, les carrés et les sinusoïdes semblent peu lui importer, mais il est à parier que si ces mouvements  restaient gravés on y discernerait des raisons. Ses jambes croisées enferment son ventre à l’épicentre probable, et souvent les secousses de la droite cognent l’inertie de la gauche contre le bois.

Vous osez un questionnement, du bout de la prudence, à l’aube de l’éveil.

Elle ne lève pas le regard. Juste ses mains qui cessent leur promenade artistique. Elle fronce les sourcils et cherche une réponse qui serait concise. Vous comprenez toute la difficulté qu’il y a au succinct quand il s’agit d’y mettre une vie. Alors vous patientez, ne bousculez rien. Et puis vous la connaissez bien. Vous savez combien il lui faut parfois de temps pour vouloir dire les choses.

Vous commandez une pinte pour lui laisser le répit nécessaire.

Les mots succèdent à la mousse au bord de ses lèvres. Quelque chose qui bafouille des répétitions, des bulles encore éparses d’une pensée qui se construit. Vous sentez que c’est une histoire de minutes, que la phrase aux limites résumées est en conception. Vous l’aidez en poussant doucement la même interrogation. Les éléments sont là. Leur réunion est un aboutissement qu’elle ne veut pas écorcher.

Vous fixez le pied de votre verre et le tournez lentement entre vos doigts. Une attente qui se caresse dans le lisse.

Elle redresse un peu le visage, juste assez pour dégager son menton du haut de sa veste. Elle ferme les yeux, choisit l’immobile pour un instant, retourne dans son profond à noyer les entendements. Vous la rappelez à la réalité en lui chuchotant que le combat est à reprendre, que la tournée intérieure a déjà distribué son grain et son ivraie cent fois. Elle soulève les paupières, et un nouveau froncement jure d’ignorer l’humide qu’elles révèlent.

Vous la sentez dans un solitaire si intense, dans une réflexion si extrême que vous en oubliez un moment de la ramener au palpable.

Soudain arrive des sous-taires un des résultats de la bataille. Elle vous dit, en une traite, et vous comprenez que demain encore vous la trouverez là. Avec ses cernes et ses petites traces qui se planquent, ses mains qui hasardent et ses joues qui battent aux rythmes des coups.
« Qu’ils soient égratignures ou uppercuts, les mots sont semblables aux mots et identiques aux mots. Et je n’arrive pas à savoir si ce sont eux qui ne veulent pas de moi. Ou moi qui ne veux pas d’eux. »

Vous payez, quittez la chaise.
Avant de sortir vous fixez la glace derrière le comptoir. Et la regardez dans les yeux.

M.R.

mardi, 15 mars 2005

28 juin 2003, 18H30, Brasserie de La Tourelle, avenue de Paris

L’homme de gauche est flasque, odore ses mots de la fausse modestie des touts puissants, dégaine des questions indiscrètes. Les candidats défilent à sa table et les bières dans son gosier. Vous en avez déjà vu trépasser trois de chaque, les premiers toujours cramoisis, les secondes invariablement blondes. Le clapotement de la langue qui sirote son petit jus, les bredouillis de celles qui s’y noient. Un minuscule ramdam pour un poste de commercial à pourvoir.

Vous entendez, le nez dans un roman aux trop nombreux personnages indigestes. Eux aussi.
Vous attendez.

La dame en face est habitée de l’ennui. Sa cinquantaine usée dans les yeux, son geste du doigt qui se boucle autour de la facture de son thé. Elle a la voix abstentionniste, il a la parole dictatrice. Peu importe où elle a les oreilles, il s’écoute lui-même théoriser. Ses fleuves de poncifs empruntent des deltas philosophiques, se baignent sous des cascades de leçons tirées à quatre épingles. Elle ne soupire même pas, ils doivent donc s’intituler « amis ».

Vous déduisez, l’attention mal posée sur une page à la dixième relecture stérile. Elle aussi.
Vous attendez.

Le groupe de droite a la trentaine bourgeoise. Ils trinquent à la santé du pédant central, ancien morveux pourri, futur marié à Miami. L’avion est pour le lendemain, et le dindon n’a de cesse de battre des ailes de coq. La piscine de Nadine. L’appartement de Nadine. La petite culotte de Nadine. Salace, excité et superficiel, il narre trop fortement l’impatience de la bientôt épousée, glose sur l’amour fondamental qu’il représente assurément, s’enorgueillit dans un détachement obscène. Les autres félicitent en s’extasiant sur le prix de la bague à peine achetée, un solitaire déjà trop gros.

Vous refermez, l’exaspération épuisée par une histoire décidément ratée. Elle aussi.
Vous n’attendez plus.

Vous jetez trois pièces sur la table, abandonnez le mauvais livre dans le lieu qui lui va si bien, froissez le billet que vous gardiez à portée de main. Le mot touchant d’un inconnu, trois phrases glissées la veille sous votre pare-brise.
La magie d'un rendez-vous mystérieux vient de se briser sur les vitrines. Et quand vous vous faites disparaître discrètement à l’angle d’une autre vie, vous l’apercevez arriver d’une trop grosse voiture flambante et chercher dans un costume que vous n’aimez pas.
Aucun regret. L’erreur dans le tableau était vous.

M.R.

lundi, 24 janvier 2005

22 janvier 2005, 03H30, pub du Truskel, rue Feydeau

Dans un imperceptible, le corps s’exhale à la magie. Parmi la nuée de noctambules compressés, une musique explose les rares espaces encore à prendre. La fumée enveloppe, l’alcool trouble, les vies se rencontrent. Parfois des cris, souvent des rires, toujours le bourdonnement continu des paroles troquées.
Et le corps donc, qui échappe à toute raison et tout contrôle, dans un moment soyeux dont il faut apprécier la moelle. Faire connaissance avec cet autre qu’il a choisi malgré soi. Cela grouille de partout, les marées humaines vont et viennent, mais à l’intérieur un genre de ralenti se parallélise. Toutes les formes d’un langage inconscient et universel se concentrent en cet instant précis. La chimie inexplicable.
Ils se parlent, se rapprochent sensiblement, de plus en plus. La foule est prétexte à se toucher des épaules et des bras, le bruit à se frôler les visages en se penchant aux oreilles. Les yeux s’évitent ou s’attachent selon la seconde. Les narines s’enflent presque invisiblement jusqu’à sentir l’odeur de l’autre dans cette proximité accordée. Les mains s’effleurent dans les flammes offertes et les verres tendus. Les phéromones se bousculent au centimètre carré, se dégagent du moindre pore.

Au début elle n’écoute visiblement que ce qui se passe dans son intérieur. Peu ce qu’il raconte. De toutes les façons, ses premières conversations tendent gentiment à vouloir l’impressionner un tantinet, et elle joue le jeu en souriant. Elle se plie au social en attendant le particularisme. Et l’heure se fond dans les possibles même déraisonnés, certainement irraisonnables. Jusqu’à l’aube d’un effondrement de terrain.

Une phrase claque dans le coton. Un déchirement sec dans le tissu humain. Toujours appuyée contre le mur à dix centimètres de son torse elle l’entend bien celle là.
« De toutes les façons un homme ça doit avoir connu les bastons dans sa vie. Ca forge la virilité. »

Comme un bruit de vinyle qui s’arrête brusquement. Ses yeux s’agrandissent mais d’étonnement cette fois. Il poursuit.
« Regarde, Paris c’est super aseptisé, il ne se passe rien. Hé ben les mecs sont quasiment tous chez le psy, alors que s’ils s’étaient un peu battus plus jeunes… »

Le corps se reprend en une seconde, se tend. La barrière se baisse.
« Je regrette le temps de ma jeunesse où on donnait du poing. Que veux tu, je ne suis pas né en 1920. Sinon je ne dirais sûrement pas ça. Je suis de 1971, c’est comme ça. »

La nausée soudaine. Mais pas due à l’alcool. La musique n’est plus que du bruit.
« Je te parle des bagarres faites pour les bonnes raisons hein ! Y a parfois des gens avec qui ce n’est même plus la peine de discuter. »

Elle glace son regard, remet de la distance dans l’entre-deux, cherche son amie des yeux. Lui, con mais pas fou, se rend compte des signes de la rupture, de la chute de l’envoûtement vaporeux.
« Je t’ai choquée ? Mais ne me dis pas que vous n’aimez pas ça les filles, vous sentir protégées, en sécurité. »

L’amie comprend d’emblée le message du regard lointain, les manteaux sont remis prestement, le départ féminin est imminent. Mais avant l’au non revoir elle place une voix posée, claire, dénuée de toute fleur.
« La bagarre serait donc un pilier de la constitution de la virilité ? Non, non, tu oublies le foot, la bière et les grosses voitures. Puis c’est comme les chasseurs n’est-ce pas ? Il y a les bons et les mauvais. Comme les guerres aussi c’est ça ? Il y a les bonnes raisons et les mauvaises de les faire. Mais basta l’ironie. Il y a trois tonnes de types qui ont valsé des poings toute leur vie et sont chez le psy… mais chiatre. Il y a des millions de mecs qui n’ont jamais levé la main dans une tronche de semblable sans avoir vu l’ombre d’un cabinet de médecin. Il y a aussi pléthore de masculins millésimés 1971 qui rougiraient de honte en t’écoutant. Ta notion des besoins féminins en matière de protection doit en revanche dater de 1920. Mais il y a un point sur lequel tu as raison : avec certaines personnes ce n’est même plus la peine de discuter »
Lui, dans une panique penaude, juste avant la disparition de l’envolée, bafouille encore après quelques secondes de réflexion la cerise déconfite du gâteau écoeurant :
« Ben ouais, y a des guerres justes je trouve… »

Au petit matin deux types hagards se paient un dernier verre en s’interrogeant sur les allégations d’un charme rompu. Deux filles marchent sur un trottoir mouillé, l’une abasourdie, la seconde riant à gorge déployée : « Je leur avais promis qu’on les raccompagnerait en voiture. »
Chimie et déchimie. Tout peut arriver et partir si rapidement. Ils ont du rentrer à pied.

M.R.

lundi, 03 janvier 2005

14 août 2002, 20H30, bar de l'entre-pote, rue de charonne.

Ses cheveux s’ébouriffent depuis toujours et cela lui donne l’air de ne jamais vieillir. Il reste ainsi, avec une touche d’éternel adolescent et un minois de bande dessinée à faire craquer les bouderies. Ses mille choses à raconter se passionnent dans son récit mais jamais il n’oublie de questionner, d’interroger, de s’intéresser. Curieux petit hérisson assis au comptoir commande un verre pour dire bonjour. Puis deux pour trinquer. Puis trois pour entamer la soirée.

« Et tu te souviens de nos culottes courtes dans le métier ? »
Et le voilà précipité dans d’agréables souvenirs, là où le rire cogne contre le zinc, là où les mots sautillent dans les phrases.

« Tiens il faut que je te raconte les deux dernières années »
Et le voilà lancé dans d’incroyables démêlés, là où l’intègre ne se trahit sous aucun prétexte, là où les anecdotes font la fierté d’une amitié.

« Tu sais, j’ai envie de te parler d’elle »
Et le voilà ému dans une magnifique envolée, là où les yeux s’allument comme jamais, là où le miracle naît dans la moindre seconde.

Les heures passent entre les mots, les sourires, les chuchotements, la chaleur de se retrouver. Il salue cent personnes, connaît tout le monde, présente à chaque fois. Il est insaisissable et simple, taquin et attentif, coquin et idéaliste.
Le bar s’éteint. Les portes se lourdent. Mais il est toujours là, à finir la bouteille du patron, à passer pour la millième fois la main dans ses cheveux désordonnés. Et quand il s’en va au petit matin, il embrasse sincèrement sur le trottoir, fait une dernière pirouette et s’attendrit.
« Prends soin de toi mon amie
- Prends soin de toi mon fripon »

Et puis les soirées suivantes, les centaines de verres vidés ensemble, les mille rendez-vous ratés, les projets toujours rêvés.
Lui qui nous entraîne à finir une nuit avec un clochard dans un immeuble en travaux.
Lui qui nous pousse à rencontrer les plus improbables, les plus spoliés ou les plus fous.
Lui avec ses cheveux ébouriffés et son air d’adolescent éternel.

Eternellement.
Il n’a pas pris soin de lui ce con.

A Marc-Alex, disparu ce 01 janvier 2005.
Cette année n'est donc pas mieux.
M.R.

lundi, 13 décembre 2004

27 mai 2000, 04H08, bar de la paillote, rue Mr Leprince.

Le claquement sec de l’ouvre-bouteille.
La petite fumée qui danse au-dessus des goulots. Il paraît que ça s’appelle la part des anges. C’est joli. Le nom. La danse aussi.
Les quatre bières sont dans un bel alignement, et ça aussi c’est beau. De ces petites insignifiances qui font soudainement sentir que l’on est vivant. Elle en soupire presque d’aise.

Les yeux à nouveau baissés sur son troisième verre, la paille tournée pour la centième fois. Pour faire claquer les glaçons. A l’intérieur il y a le fil de ses pensées à reprendre, son puzzle à reconstituer, son soi à recentrer.

C’est la première fois qu’elle s’installe seule au bout d’un bar à laisser passer les heures nocturnes. Pourtant elle n’aurait pas voulu être ailleurs que là.
Parfois son voisin interloqué lui parle du dernier film.
Parfois le barman à l’air soucieux narre ses vacances à venir.
Parfois elle le revit avachi sur la nacelle de la salle du fond.
Parfois elle le rêve poussant la porte, s’asseyant à ses côtés. Pour qu’elle pardonne. Pour venir la chercher. Pour l’aimer.
Parfois ses yeux s’attardent sur les bras de l’homme accoudé à l’autre bout, en se disant qu’elle s’y laisserait bien enfermer un instant. Il faut dire qu’il les a beaux.

Sur le flanc du comptoir s'efface le coeur qu'il avait dessiné un soir en riant. Elle est d’ailleurs assise à la même place. Ils s’y étaient embrassés. Là-bas près de l’homme aux bras aussi. Ainsi qu’à la table du fond où il y a maintenant d’autres couples.

Les glaçons ont fondu. Alors elle s’applique à écraser la rondelle de citron vert.
Petit à petit elle se réapproprie l’endroit. Il n’était plus leur mais redevient sien.
Elle l’y a appelé, elle l’y a cherché, elle l’y a espéré, elle s’y est noyée. Maintenant elle s’y retrouve.
Et malgré ses yeux qui ont tant inquiétés le barman, malgré le deuil inachevé, la part des anges la fait sourire.

M.R.