mardi, 19 février 2008

Oxymore à l'intersection

Vous le remarquez de loin déjà. Non pas que vous le voyez vraiment, la distance est trop grande et vos yeux n’ont jamais eu la grâce de vous offrir une évidence. Mais vous le remarquez. À plus de cinquante mètres vous repérez cet être parmi les autres et vous sentez ce frémissement toujours étrange qui part du ventre. Peu importe à quoi il ressemble, il a déjà la forme qui vous caresse. Vous le fixez et à chaque pas cela vibre un peu plus.
L’ami à vos côtés continue de parler, de la période, de la ville, de l’instant d’après, vous ne savez pas très bien. Peut-être même qu’il ne dit rien. Vous n’êtes nulle part sinon cinquante mètres plus loin.

Il est attablé à une terrasse que vous connaissez bien, le corps un peu penché vers l’avant. En face de lui une jeune femme regarde ses mains et dit des choses, mais son existence à elle ne vous apparaît étrangement qu’à la moitié du trajet. Le point vous aimante, vous avancez en l’absorbant avec une notion exacerbée de longueur. Vous le voyez de mieux en mieux, votre ventre palpite de plus en plus.
L’ami s’est tu, cette fois c’est sûr. Lui aussi les regarde. Peut-être parce qu’il a deviné où vous étiez. Peut-être parce qu’en se rapprochant il a décelé avant vous ce que votre trouble personnel occultait.

À trois mètres vous savez que quelque chose ne va pas. Et au moment précis où vous passez à leur hauteur, il se lève très brusquement. Sur son visage il y a une infinie douleur, le résumé de tous les mots cherchés pendant des siècles par les auteurs et les poètes, l’image saisissante qui synthétise en une seule expression dix lames acérées de sentiments. La fraction de seconde est submergée par le chagrin, le désespoir, la stupeur… les larmes sont à un millimètre de l’explosion. Cela va très vite, la chaise manque de tomber et il s’enfuit instantanément, il court quasiment, ne peut plus rien entendre. Un éclair au parfum de survie.
Le temps de votre souffle coupé.

Il n’est plus là.
Elle reste seule, met son front contre une paume, reste un moment immobile. Puis elle prend une cigarette qu’elle allume lentement, la regarde se consumer, les yeux tristement baissés sur le bout incandescent. Posé sur la table, juste à côté d’elle, il y a un bouquet de trois roses jaunes.

Vous êtes deux à être figés sur le trottoir. Pétrifiés comme les témoins d’un accident, saisis dans ce que l’humain a de plus intime. Le coup résonne loin. Votre ventre ne vibre plus, il se noue.
Le visage défait de votre ami doit être le miroir du vôtre.
« Putain, ça fait mal ».
Vous gémissez en guise de réponse.


Une demie journée plus tard, le bus du retour vous ramène devant la terrasse. Le front contre la vitre vous regardez la table vide. La nuit est tombée et vous songez à lui et à ce temps qu’il a dû mesurer en siècle. Votre toujours compagnon de route devine vos pensées et dit doucement :
« À cette heure il a déjà essayé de la rappeler. Peut-être plusieurs fois. Et cette nuit il ne dormira pas.
-Ni la suivante, ni celle d’après…
-On connaît tous… je revois l’expression de son visage »
Vous aussi. Elle vous hante.
Vous soupirez.
« Et il ne saura jamais qu’à cet instant précis, au moment même où son gouffre intime s’ouvrait, il y avait juste devant lui quelqu’un d’autre qu’il troublait au plus profond. Et qui aurait pu l’aimer peut-être. C’est con la vie.
-Il lui faudra bien du temps maintenant avant qu’il veuille bien voir ce genre de choses, souviens toi.
-Je me souviens »

Les gens grouillent sur le trottoir, le bus fait le tour de la place. Vous reprenez tous deux le silence.
Et vous vous demandez si elle a tout de même pris le bouquet des trois roses jaunes, ou si elle les a laissées sur la table en partant. Le détail peut paraître futile, mais il vous semble en cet instant qu’elle aura à le porter longtemps.

M.R.

lundi, 17 septembre 2007

Corps et âmes

Dans l’étroit couloir vous regardez les photos épinglées des visages. Vous reconnaissez celui d’un fuyard bombardé longtemps en première des actualités, les autres vous sont inconnus. Vous les fixez intensément avec la certitude pourtant que si vous les croisiez le lendemain rien ne vous les ferait reconnaître.
Pendant ce temps les voix débattent. La porte de la pièce est ouverte et leur conversation s’échappe de cette indiscrétion. Ils ne sont pas très heureux de votre présence et le font comprendre. Cela grogne un peu, soupire souvent. Vous levez les yeux au ciel. Peut-être parce que vous auriez également préféré être ailleurs mais que vous avez promis de ne montrer aucun signe de mauvaise grâce.

« C’est bon Mademoiselle, vous pouvez entrer »

C’est un bureau quelconque, plutôt en désordre et en froideur. Trois hommes vous jaugent pendant qu’un autre vous présente. Ils ne vous aiment pas beaucoup et vous le leur rendriez bien s’il ne fallait pas esquisser un sourire. Les uniformes n’ont jamais été de vos passions, c’est ainsi.

« 24 heures, vous êtes autorisée à rester 24 heures…Mais demain à la même heure je ne veux pas vous voir ici, c’est d’accord ? »

Vous opinez du chef. Et restez seule en face des trois hostiles. Leurs regards ne vous quittent pas et vous faites tout pour ne pas baisser les yeux. Votre instinct déduit du silence et vous devinez. C’est au premier des sourires sardoniques que vous savez avoir vu juste. Vous êtes sûre qu’une mise à l’épreuve espère vous lessiver. Et éventuellement vous faire quitter les lieux avant le délai. C’est le contenu qui vous échappe encore.

«- Alors comme ça vous êtes venue nous rendre visite ? C’est gentil…
-N’est-ce pas ? On m’a dit que vous étiez intéressants, c’est pour ça.
-On vous a dit ça ? Nous allons essayer de l’être, je vous le promets… »


Votre prudence ravale la course à l’ironie et en attendant le sort de bleu qu’ils vous réservent vous tentez d’amorcer une conversation plus normale. La région, les jours qui rallongent, le travail… Ce vif du sujet sur la table, l’un d’entre eux ouvre un dossier. Vous n’aurez pas attendu longtemps.
Sur les photos il y a une chambre au lit défait, des numéros apposés sur des objets communs comme une chaussure dans un coin, un pantalon avachi plus loin… et sur la couverture rougie le corps d’une femme, dénudée, les jambes écartées.

« -Violée. Egorgée. »

Ils ne vous épargnent aucun gros plan et vous narrent les détails en vous guettant du coin de l’œil. Vous écoutez sans ciller, redirigez la parole sur ce qu’ils en savent et ce qu’il leur reste à faire. Mais à chaque fois ils reviennent sur le sordide en enchaînant de plus en plus vite les dossiers différents. Toujours des femmes, et toujours atteintes deux fois dans leurs chairs. Vous savez exactement où ils veulent en venir, faites appel à toute votre patience, serrez mentalement les poings pour ne pas relâcher votre apparente décontraction.

Pendant une heure le manège s’accélère et vous ne tombez pas du cheval de bois. Vous avez même appris pas mal de choses en cours de route, même si la méthode ne vous facilite rien.
Ils sortent alors le grand jeu, ce que vous comprenez être leur musée personnel des horreurs. Vous êtes assise à l’un des bureaux, eux sont en face. Un des hommes ouvre un tiroir, saisit sans prévenir une pile de photographies et les pose une à une devant vous, rapidement, en souriant, sous le regard goguenard des deux autres.

Ce sont des polaroids. Des dizaines de cadavres s’étalent petit à petit, tous mutilés, putréfiés ou écrasés dans ce qu’il y a de pire. Ce sont autant de coups de poing que vous encaissez l’un sur l’autre, sans avoir le temps de respirer. Tout va très vite et vous sentez que vous flanchez. Dans votre tête c’est un affolement soudain. Il y a les coups qui côtoient les pensées et en quelques secondes mille choses se perturbent et s’organisent à la fois. Vous vous demandez de quoi est faite la nature humaine, vous vous étonnez de ne jamais avoir soupçonné que la moitié puisse exister, vous rassemblez les filaments de résistance pour ne pas détourner les yeux et vous enfuir.
Et puis il en est une, encore plus insupportable pour vous que les autres. Vous ne savez pas bien pourquoi, mais un centième de battement de cil suffit à la sensation de votre œil qui tourne. Toute votre conscience se maintient avec la certitude que si vous ne faites que l’entrapercevoir une seconde fois, vous êtes bonne à ramasser au sol. Votre panique interne ne se concentre plus que sur ce point précis. Ils sont debout, ils sourient, ils vous fixent, ils attendent, ils en remettent certaines en avant.
Et vous vous savez qu’il ne faut surtout pas qu’ils mettent la main sur celle là.

Vous les détestez. Ce sentiment puissant vous monte aux narines. Vous les insultez silencieusement, conchiez l’ensemble de leurs semblables, rabaissez leurs comportements aux seuls principes de pouvoir, de puissance et de frime de bas étage. Vous trouvez la méthode des plus odieuses et vous les méprisez profondément. Votre ressenti a la violence du contexte.

Puis soudainement le temps se suspend. Vous réalisez. Vous n’y aviez pas songé une seule fois au cours de l’heure précédente, vous trouvez même cocasse que cette pensée arrive au moment du paroxysme. Vous réalisez que ce que vous apercevez fugacement, eux le vivent. « …et au moment où vous allez les ramasser, au moment où vous êtes réellement face à eux vous ne rigolez pas les mecs. Aujourd’hui vous voulez choquer en ricanant, mais combien de fois êtes vous rentrés chez vous le soir sans pouvoir fermer la porte sur les images de la journée ? Combien de nuits ont été passées les yeux grands ouverts allongés à côté de vos femmes ? Ho non, vous ne riez pas, j'en suis persuadée… »
Vous leur en voulez toujours, mais se mêle à présent une empathie qui vous les rend presque fragiles, en tous les cas touchants. Alors vous parvenez à faire l’impensable : vous désamorcez.

Vous saisissez une photo. Pas celle qui vous fait chanceler assurément, mais une parmi les plus pénibles, une de celles que vous pensez supporter de plus près. Vous froncez un peu du nez et lancez un calme :
« Bon sang, mais qu’est ce qui lui est arrivé à lui ? »
Ils se regardent un peu interdits, répondent du bout des lèvres, presque doucement. Vous reposez le cliché, levez les yeux vers eux. Vous chuchotez :
« Comment faites-vous ? »
C’est à leur tour de vaciller de l’assurance. La conversation commence enfin. Vous êtes acceptée. Ils ne sauront jamais combien vous étiez proche de l’abandon.

La journée se passe plus facilement que prévu. Vous les taquinez, ils vous bousculent, vous riez en chœur. Vous faites le tour des choses, des gens qu’ils vous présentent.
Vous faites tellement partie de leur paysage que lorsque vers 19 heures ils font évacuer un périmètre de sécurité, qu’une bombe retrouvée dans un jardin attend le service spécialisé, il ne reste à côté de l’engin qu’eux et vous en sentinelles. Et cela leur paraît d’un naturel qui vous étonne.

Vous démarrez votre voiture pour engager la route du retour quand une main frappe au carreau. Vous baissez la vitre. Il a un sourire un peu désappointé.
« Vous partez déjà ?
 - Ho oui, vous m’avez usée. Vous avez gagné, je pars avant l’heure, les contrôles d'alcoolémie je ne vais pas supporter »

Il vous fait un clin d’œil et rajoute :
« -Enfin si vous avez encore besoin, n’hésitez pas… on se tient à votre disposition hein… enfin vous savez où on est maintenant…
 -Merci c’est très gentil, j’y songerai. Mais vous savez cela m’étonnerait: je n’aime pas les uniformes.
 -Oui ho de toutes les façons les filles c’est trop fragile… »

Vous éclatez de rire tous les deux, vous faites un signe de la main, et vous dirigez vers l’autoroute.

Ce soir là en rentrant vous n’avez pas réussi à fermer la porte sur les images de la journée. Et toute la nuit vous avez regardé le plafond en songeant aux corps et aux âmes que l’humain est capable de concevoir.

M.R.

lundi, 05 mars 2007

La perle, l'étoile et les rêves

Sur le bitume il y a des traces d’arc-en-ciel. Elles forment des huttes, des soleils et des palmiers. Parfois on aperçoit même un bras de mer ou un horizon d’ailleurs. Cela dure depuis deux ou trois mois, et chaque pas sur ces couleurs est comme plongé dans un monde parallèle. Parce qu’en relevant le nez ce n’est que grises mines perdues dans les vagues qui n’appartiennent pas à l’océan.
Longtemps vous vous demandez qui peut faire ces dessins sur le trottoir de la ville. C’est comme un poème glissé entre les pages d’un manuel technique. Comme une histoire drôle insérée dans un discours politique. C’est un sourire radieux au milieu d’un enterrement, un enfant qui chante au sein d’un conseil d’administration, une robe à fleurs suspendue à la fenêtre d’un monastère.

« -C’est un million si vous voulez l’acheter »
Vous relevez la tête des cases de paille et des fleurs, des îles aux noms gravés dans le gris. Sur le banc à côté il y a un groupe d’hommes à la barbe hirsute, aux vêtements superposés. Ils ont la bouteille de rouge à la main, la méfiance dans le regard. Certains détournent la tête immédiatement en espérant fondre dans le paysage. L’un est borgne, l’autre balafré. Et au milieu trône celui qui vous interpelle.
Vous vous arrêtez.
« -D’accord, j’achète. Mais je fais comment là ? Je découpe le trottoir pour l’emporter chez moi ? »
Il éclate d’un rire franc.
« -Merde, j’avais jamais pensé à ça. C’est con.
-C’est vous qui faites ces dessins ?
-Ouais, c’est moi, y en a là-bas aussi, sur la petite place
-Je sais, j’ai vu. Je voulais vous dire merci »
Il vous regarde étonné. Vous expliquez.
« -Merci parce que vous êtes souvent le premier sourire de mes journées »
Ça le fait rire encore.
« -Toi je t’aime bien, t’es cool. Tu sais qu’on a même plus le droit de traverser la route parce que le café d’en face ne veut pas nous voir ? »
Puis il hurle en direction du bistrot cité.
« Sales bourgeois ! Allez vous faire voir ! »
C’est à votre tour de partir d’un grand éclat de rire.

Trois jours plus tard il vous hèle à nouveau.
« J’ai un cadeau pour toi. »
Au creux de sa paume tendue il y a une petite perle verte, vestige probable d’un collier cassé de petite fille, et un pendentif en forme d’étoile dont la chaîne a dû disparaître il y a bien longtemps. Il vous les tend précautionneusement. Soudain son visage devient grave, et il dit d’une voix désolée.
« Bon ce n’est pas en or, ni en argent, ni rien hein… »
Il a l’air si navré, sa phrase a tellement la teinte de l’excuse demandée qu’il en est bouleversant. Alors vous fondez et ça vous tortille l'estomac.
« -Mais ça vaut beaucoup plus que ça. »
Il s’illumine.
« -Oui, ça vaut beaucoup plus que ça.
-Tu sais, je vais les mettre là, dans la minuscule poche gauche en haut de ma veste. Et je les garderai toujours à cet endroit »
Vous pouvez le prouver. Chaque personne qui vous croise lorsque vous portez la petite veste verte peut vous demander. La perle et l’étoile n’en bougent pas. Et lui ne manque pas de vérifier parfois.
« -Tu les as toujours ?
-Sur mon cœur, James, sur mon cœur »

Il s’appelle James donc. Depuis vous avez appris quelques uns des cahots de sa vie. Du moins quand il veut bien en parler. Depuis également, la municipalité a décidé de gommer ce qui la gêne. Alors un matin des hommes sont venus dévisser le banc des réunions indésirables. Puis ils ont effacé les dessins. Avec beaucoup de peine d’ailleurs, à grands coups de produits chimiques et de litres d’eau potable. James les regardait de loin. Il vous l’a raconté.
La dernière fois que vous l’avez vu il avait sous le bras des gros rouleaux de papier froissé. C’est là-dessus qu’il dessine maintenant, au fond des fast-foods qui le virent immanquablement au bout d'une heure.
Il vous a aussi dit qu’il était convoqué au commissariat.
Pour « dégradation de voie publique » ou quelque chose du genre, il ne sait pas très bien. Il a demandé audience auprès du maire, mais l’élu ne peut pas le recevoir avant des lustres. Il ne veut pas grand chose pourtant, simplement expliquer combien les noms de « Martinique » ou « Guadeloupe » ont d’importance pour lui.

Ce jour là en partant, vous avez fixé vos chaussures qui écrasaient du gris de goudron. Les palmiers ont été arrachés, les huttes démontées, les soleils éteints. À la place ils ont mis de l’asphalte.
Vous vous êtes alors demandée si l’on pouvait porter plainte contre une municipalité.
Pour dégradation de voie publique.

M.R.

lundi, 08 janvier 2007

Promotions et soldes

C’est une petite surface mais un grand changement.
Il y a encore un an le quartier s’essoufflait les courses en corvées. Vous aviez toujours connu les trajets en bus ou en voiture pour le moindre jus de fruit à aller quérir. Au plus léger vous pouviez opter pour les quasi vingt minutes de marche, avec autant de temps à prendre pour un retour plus chargé.
Mais depuis quelques mois donc, les habitants respirent mieux du côté de chez vous grâce à un minuscule supermarché de proximité. Comble de la satisfaction, il est moins onéreux que le prédécesseur éloigné et a le bon goût d’être tenu par un duo féminin des plus sympathiques.
Il y a la petite aux rondeurs vivantes, celle qui a toujours les mots hauts et placés à vous amuser. Et il y a sa meilleure amie, la blonde aux yeux clairs que ni l’autorité voulue ni les lunettes d’écailles n’arrivent à durcir. Elle a toujours les commissures des lèvres en esquisse de sourire et vous confie parfois : « Je n’aurais jamais accepté d’ouvrir tout ça avec une autre personne qu’elle. ».
Elles en ont parlé pendant longtemps, se sont convaincues, ont rêvé, ont franchi tous les dédalles, ont emprunté, sué, pensé, peint, et enfin est arrivé le temps où elles peuvent jouer à la marchande.

Depuis le début de leur installation, les deux comparses ont repéré vos horaires atypiques de vie et vous permettent dès que possible de vous garer à potron-minet devant leur vitrine. À l’endroit où cela gène le moins, pas trop proche du bord du trottoir pour permettre aux livreurs de s’y coller, ni trop proche de l’autre flanc pour qu’elles puissent aligner la structure des fruits et légumes. Elles se sont même accrochées mordicus à votre véhicule la matinée où les forces du désordre avaient voulu faire du zèle. Vous avez donc échappé à l’amende et la fourrière grâce à ces deux complices de vos heures décalées.
Bref vous êtes ravie, et loin d’être la seule personne à leur crier bienvenue. À commencer par ce monsieur d’un âge inimaginable qui avance péniblement, deux pas par deux pas, en se tenant aux façades des maisons, aux grilles des jardins, aux plots des bords de route. Il s’arrête ainsi toutes les cinq secondes pour en reprendre vingt de souffle. Vous l’avez vu de nombreuses fois accroché au fer forgé de votre fenêtre pour une pause vitale à la suite du chemin. La venue de ce nouveau commerce doit lui avoir épargné deux heures d’efforts quotidiens, et vous l’imaginez aisément s’endormir chaque soir en souriant « J’ai gagné cinq ans de vie. Minimum. »

C’est une petite surface donc, mais un grand changement pour toutes les rues à l’entour.

Et puis il y a ce matin d’avant réveillon, ce début de journée parmi les rares encore à vivre sous l’égide d’une année agonisante. Ils sont plusieurs, attendent la sortie du premier client arrivé dès le store levé. Il n’y a plus que la petite pétillante, seule à siffloter sa bonne humeur à dispenser. Alors ils peuvent entrer, le courage des lâches brandi dans des flingues. C’est tellement simple que c’en est petit. Des minables qui terrorisent et menacent, qui se sentent dans la puissance pour des raisons à la hauteur des cours de récréation.

Pour quarante euros et quelques bouteilles raflées au dernier moment. Du champagne premier prix. Des abrutis.

Sauf que maintenant elle tremble pour l’infini et ne veut plus sortir de chez elle. Sa vie tourne en boucle un traumatisme dont il va falloir accepter le fardeau pour toujours. Elle jette l’éponge, refuse de remettre un pied dans le magasin, et sa comparse s’épuise à ne pouvoir faire tourner la boutique en solo. Alors la décision est prise. Définitive.
La petite surface aux grands changements va fermer ses portes. Les deux copines laissent leurs mille conversations à monter leur rêve derrière elles et leur projet là. Le petit monsieur qui vacille s’accrochera à nouveau aux grilles et aux façades pour aller payer plus cher ce qu’il pourra porter au plus léger. Et vous, vous enragez, parce que des pitoyables au butin du même titre et à la bravoure de petites roupettes ont eu la casse bien plus importante que leurs valeurs réunies.

Et vous vous demandez à quoi ils ont pu trinquer quand au soir d’une nouvelle ère ils ont fait éclater les mauvaises bulles volées.
Sûrement à la bonne année.

M.R.

samedi, 28 octobre 2006

Banal particulier

C’est pourtant un mois d’août ordinaire.
Un de ceux vidés du noir que font les gens quand ils sont trop nombreux.

Les mains sur le volant tapent la mesure de vos lèvres. En sort la fredonne chuchotée de ce que l’autoradio s’égosille. Il y a le souffle et le vacarme qui valsent savamment, chacun faire-valoir de l’autre.
Il y a la voiture rouge cent mètres devant à la vitesse de votre croisière, puis cette blanche qui fait hausser un sursaut en vous doublant à trois milliards d’une heure sûrement pressée.


C’est pourtant un dimanche ordinaire.
Un de ceux qui s’écoulent sans demander aux vies ce qu’elles ont à faire.

À trois milliards d’une heure sûrement pressée les mètres sont vite avalés. Et comme le reste du bitume est à vomir de suite, la blanche s’impatiente le nez au croupion rouge, puis angle droite-toute pour mieux ignorer.
Il y a cette titube soudaine à haute vitesse, et vous voyez clairement ce contrôle en perte qui en un tour permet aux tonnes de tôles de décoller.


C’est pourtant un soir ordinaire.
Un de ceux qui autorisent la lumière à s’étirer longtemps jusqu’au bout du rai.

Aux tonnes de tôles dans les airs se projette un mouvement vers l’arrière. Et ce blanc au ralenti qui tournoie en haut, chute contre le mur, se réduit l’habitacle en boîte à chaussure, rebondit pour recouper la route sur la tranche.
Il y a vous sur le trajet de son infini retour. Vous voyez cette immense dessous de tuyaux et de masse mécanique qui court à écraser votre flanc droit. Vous allez sûrement être en retard, il va falloir prévenir.


C’est pourtant une seconde ordinaire.
Une de celles où des centaines d’âmes naissent, s’aiment ou rient sans y songer.

Une seule pensée. Mais toute la concentration. Le calcul instinctif des vitesses, des masses, des mouvements, des souvenirs de billard, de physique. Lâcher la pédale pour ralentir, passer de droite à gauche pour éviter, calculer à nouveau. Vous allez être en retard. L’immense masse, l’impressionnante vision de mécanique. Il va falloir prévenir. Appuyer à nouveau. De toutes vos forces. Accélérer tout ce qui est possible. Qui va pouvoir prévenir ? Ne voir que le conglomérat de tuyaux qui s’approche. Le comparer à des mâchoires. Se dire que c’est long une seconde ordinaire. Sentir le souffle du projectile en tonnes. Savoir qu’à présent les dés sont jetés, plus rien à faire qu’à espérer. Le bombardement qui passe à deux centimètres de votre arrière.


C’est pourtant une seconde au soir d’un dimanche d’août ordinaire.
Celle qui depuis vous fait accrocher les sièges des voitures, pousser des cris à la moindre pointe de vitesse, inventer des écarts soudains du plus petit véhicule croisé.
Celle qui dure une éternité, vous fait rêver de tôles suspendues dans le ciel, de mur compressant les corps, de mâchoires qui galopent pour vous dévorer.

La seconde où vous avez sauvé votre vie sans trop savoir comment.
La seconde où un jeune homme s’est tué.
Il a fallu prévenir.

M.R.

lundi, 18 septembre 2006

Le beau et la bête

Vous aimez son regard parce qu’il y a du tendre dedans. Vous aimez aussi sa façon de parler aux gens, le ton est attentif et il n’enfle jamais de la prétention des habituels dirigeants de l’étage. A chaque passage devant son bureau vous tendez l’oreille et souriez parce qu’à l’intérieur cela résonne enfin humain. Vous aimez son visage et ses cheveux bouclés, cette bataille indisciplinée qu’il ne cherche même plus à mettre au peigne fin.

Cela fait plus d’un an que vous le croisez de temps en temps, et à chaque fois vous le remarquez avec cet élan de lui tendre connaissance. Mais à chaque fois c’est comme s’il ne vous voyait pas, parce que le monde ne semble pas exister dès qu’il franchit le seuil de ses heures de travail tant il marche les yeux baissés. Vous voudriez pourtant qu’il les lève vers vous, parce qu’ils sont clairs, dans tous les sens du terme.

Alors évidemment le jour où vous le retrouvez à attendre le même ascenseur dans le hall, vous vous paniquez les synapses. Mais dans ces cas-là l’intelligence n’est jamais dans la banalité à bafouiller. À bout d’idée opportune vous désignez le sachet qu’il tient à la main.
« -Ho, c’est le traiteur chinois du coin… »
La honte vous rougit intérieurement d’emblée, et vous vous maudissez d’autant plus qu’il ne lève le regard vers vous qu’une seule seconde. Sa stupéfaction semble uniquement vérifier que c’est bien à lui que vous vous adressez. Et puis il souffle un imperceptible « oui ». Alors ça vous bloque au silence avec une impuissance stupide.

Les portes s’ouvrent dans un tintement trop strident. Il vous laisse occuper le fond de la cabine et se réfugie à l'autre bout. Vous savez que vous n’avez que quatre étages avant qu’il ne parte vers ailleurs et l’urgence ré-active la banalité, seule possibilité à réveiller de la torpeur.
« Je vous disais ça, parce qu’il n’est pas mauvais c’est vrai, mais il y a un japonais bien meilleur juste un peu plus loin, de l’autre côté de l’avenue… »
Vous vous infligez des claques mentales pendant qu’il lève à peine le regard en murmurant un « ha… » au mérite de votre intervention.
C’est à votre tour de chuchoter. Le résultat irrépressible du faîte de l’affolement. Le bouquet final de la décadence.
« Oui bon, ce n’est pas la même cuisine en même temps… le japonais et le chinois je veux dire… »
La stridence sonne l’arrivée et son départ.
« Oui. Bonne fin de journée.
-Merci. Bon appétit »
Vous vous sentez au sommet de la stupidité. Pendant le trajet qu’il reste à faire vous vous tapez le front en vous qualifiant de tous les noms d’oiseaux possibles.

Dans le bureau occupé par une amie un siège abrite immédiatement votre affalement dépité.
« Au secours, j’ai été aussi ridicule qu’un type à la drague de bar. Je me noie dans l’opprobre là. »
La complice sourit et vous demande les raisons du naufrage.
« Je ne lui plais pas, c’est tout.
-Allons bon… voilà autre chose… mais de qui tu parles ?
-D’un charmant qui travaille au quatrième, il doit être responsable d’un service informatique je pense…
-Je ne connais pas…
-Moi non plus. Et cela ne risque pas de changer tant j’ai été brillante. »

Le temps de narrer l’anecdote de la honte en trois mots et l’après-midi change de sujet. Il y a du pain sur la planche, des cafés à pauser, des heures à l’occupation denses.

À la fin de la journée vous vous dirigez toutes les deux vers un extérieur plus convivial et débattez du restaurant qui pourra vous accueillir. Sur le paillasson de l’entreprise vous le croisez à nouveau.
L’amie s’arrête brusquement. Stupéfaite elle tente la question.
« Attends, c’est lui ? »
Et devant votre réponse affirmative elle éclate d’un rire franc.
« Je ne sais pas si tu as remarqué mais c’est un nain
-Oui et alors ?
-Alors rien, peu importe. Sauf que forcément il a surtout cru que tu te moquais amplement de sa poire. Tu ne te rends pas compte toi… tu ne fais aucune différence ça ne m’étonne pas, mais comprends que lui en fasse une… parce qu’en général le monde n’est pas toi »

Vous ne comprenez pas en effet.
Vous ne savez pas quelle loi humaine régit le fait que toutes vos tentatives aient pu paraître suspectes. Vous n’intégrez pas la différence du sourire à faire aux gens qui plaisent. Vous saisissez très difficilement que le fonctionnement puisse être majoritairement si éloigné du vôtre.
Vous savez juste que votre honte a décuplé. Parce que vous prenez soudainement conscience que votre maladroit essai de rencontrer peut avoir été pris pour de la condescendance.
Depuis vous évitez de passer devant le bureau du quatrième.

Il y a de nos stupidités dont on se relève. Et d’autres qui nous enterrent parce qu’elles ne nous appartiennent pas. Merci le monde.

M.R.

jeudi, 27 juillet 2006

Avis de retrouvailles

Félix avait aux cheveux la blondeur des chérubins et aux bras le tatouage des canailles. Son regard tendre ne se méfiait que de celui des autres, ce qui lui léguait une solitude perpétuelle dont on ne savait jamais s’il l’avait choisie ou s’il la subissait. La seule présence qui semblait lui convenir était celle de son immense chienne couleur neige, aussi impressionnante et placide que lui.

Mais pour une raison inconnue Félix vous avait adoptée. Il vous aimait comme on couve une petite sœur, sans jamais en dire mot, ni même souffler un prétexte à cette étrange amitié. Sa vingtaine passée et vos quatorze années à peine écloses s’asseyaient au bistro d’en face, celui avec la cour pleine de gravier et la salle pleine de sombre, celui remplacé depuis bien longtemps par une pâtisserie pour crème bourgeoise. C’est dans cet endroit disparu qu’il vous offrait le jus de fruit chimique à la mode et des heures de conversation hors de tous les temps. Il vous tendait ce que la vie lui avait appris avec une simplicité et une sagesse que seuls les oiseaux aux ailes brûlées savent avoir.

Sa pudeur ne s’étalait que peu sur l’absence d’une famille, acceptait parfois d’évoquer les centres de rééducation, s’autorisait de temps en temps la mémoire des sévices, avouait souvent les conséquences d’une grande délinquance. Il gardait les marques physiques et morales d’un chemin de ronces mais il parlait surtout de sa bataille dans la clairière.
Il habitait alors une pauvre pièce très en désordre et courait de petits boulots en minuscules travails, offrant sa bonne volonté à qui avait besoin. Vous ne saviez jamais ce qu’il faisait le soir lorsque l’horloge parentale vous sonnait de rentrer, ni où il se trouvait pendant ses longues absences régulières. Mais Félix revenait toujours, malgré ce que vous deviniez des rixes de la marginalité ou des abus policiers. Et devant le jus de fruit chimique il vous contait alors le courage, la pugnacité, les regards si difficiles à changer, le jugement si égal au couperet, la volonté incroyable de ne plus jamais vivre l’enfer malgré la poussée de l’ombre ou des autorités. Plus que son histoire aujourd’hui bien floue, Félix vous en a transmis la substance. Et c’est bien à ses côtés que vous avez appris la réalité non manichéenne et la complexité du nuancier.
Vous questionniez, il témoignait, vous philosophiez, il poussait plus loin, vous débattiez, il s’interrogeait.
Félix.
Etrange et si juste mélange de l’espoir et de la blessure.

Un après midi d’été vous aviez traîné votre cousin à la fête foraine de passage, rendez-vous du désoeuvrement de toutes les adolescences du coin. Ce jour là allait s’entourer de feutre rouge parce qu’un jeune à la peau un peu trop bronzée au goût d’un blanc bec vous avait tendu l’invitation d’un tour de manège. Très vite le ton était monté, et vous aviez beau tenter de calmer le premier et de rejeter vertement l’intolérant rien n’y faisait. Chacun avait hélé son clan et en l’espace de quelques minutes vous étiez au centre d’une quinzaine de rugissants prêts à s’affronter. Ils piétinaient en insultes, se mesuraient en provocations et n’étaient d’accord que sur le seul fait d’un rendez-vous éloigné de quelques centaines de mètres. Au premier couteau sorti vous aviez compris que vous ne pourriez rien gérer. Vos efforts et vos cris féminins ne servaient qu’à retarder leur détermination, pas à la faire fléchir.
C’est au comble de l’impuissance que vous vous êtes tournée vers votre cousin aux yeux grands ouverts sur l’effroi, tétanisé par la situation. « Cours, cours au manège des poneys juste là, va chercher Félix vite ! » Et pendant la galopade instantanée vous priiez pour que le petit boulot qu’il avait décroché quinze jours auparavant soit encore d’actualité. Il n’y avait que lui si sûr et habitué à l’extrême pour savoir, pour connaître, pour réussir.

Trois minutes plus tard Félix arrivait, calme et grand, impressionnant et soulageant. Il s’interposait en haussant à peine le ton, parlait un langage d’initié en retenant les ruades. Vous n’avez jamais tout à fait su comment il avait fait tant la fuite de la réalité vous imposait un tourbillon. Il ne sermonnait pas, il expliquait. Il ne démontait pas, il racontait. Et à la seule force du respect qu’il leur imposait, le calme s’installait doucement. Ils avaient en face plus fort qu’eux, un type issu de tôle et de roche. Un adulte qui résonnait à se faire entendre. Et lorsqu’une dernière bravade lui avait pointé une lame de menace, Félix avait juste entrouvert sa chemise en soupirant :
« Et si tu veux vraiment jouer à ça mec tu vas perdre »
En un rien de durée les adversaires s’étaient éparpillés. Hormis le jeune homme à la peau bronzée que vous aviez pris par la manche pour enfin sourire à nouveau, en lui disant qu’il fallait à présent le faire ce tour de manège ensemble.

Félix retournait comme si de rien n'était à ses poneys du moment après vous avoir couvert de la tendresse de ses yeux et avoir dit qu’il continuait d’être là si jamais… Votre cousin tremblait sur un banc en vous répétant « Il avait un flingue, je l’ai vu, il avait un flingue ».
Vous, vous saviez juste que même si c’était le cas jamais il n’aurait troué la peau d’un môme provocant, qu’il aurait mille fois encaissé les entailles plutôt que de replonger dans l’enfer. Sauf que cela personne ne l'avait compris.

C’était la dernière fois que vous avez vu Félix. Quinze jours plus tard il n’était plus aux poneys, ni dans le bistro d’en face, ni nulle part. Il avait disparu de votre vie comme il y était arrivé, sans prévenir, soudainement, mystérieusement. D’années en années, petit à petit, vous l’aviez même oublié.
Jusqu’à ce peu où un ami vous apprend la naissance de son fils. C’est le prénom choisi qui vous a cogné les vannes. Et longtemps vous êtes restée seule assise sur votre canapé à songer à cet héritage que vous avez pourtant transporté avec vous depuis ces conversations au jus de fruit chimique. À tout ce que vous aviez esquissé d'apprendre en l'écoutant.

Félix.
Etrange et si juste mélange entre l’espoir et la blessure.
Ce double écho à jamais marié en vous.

M.R.

mercredi, 26 avril 2006

Chromos'femme

Le plus grand fossé n’a jamais été le social, l’histoire personnelle ou la culture. La différence tenait plus à l’âge qui les séparait, parce que chaque année a ses priorités et ses importances. Les plus jeunes d’entre elles vous confiaient encore leurs ours fétiches, les plus âgées vous chuchotaient leurs premiers secrets à l’odeur d’émois amoureux.
La fragilité d’un groupe de filles entre onze et quinze ans avait souvent l’équilibre apparent d’un funambule, une délicate danse à monter des projets, la prudente chorégraphie gracieuse de l’humain quand il faut se tenir la main à plus de deux. Et vous aviez accepté le rôle de chef d’orchestre à la seule condition de pouvoir accueillir tous les horizons d’origine. L’essentiel était le commun vers lequel toutes tendaient. Vous avez donc vite eu la réputation de brasser un comité atypique mélangeant les improbables et les particularités. Ce qui vous a toujours fait sourire. Parce que le monde ne ressemble qu’à ce mélange d’autres. Et que pour vous, vous n’étiez rien que le typique.

Il y avait là des têtes blondes, rousses et noires. La fille du médecin, pomponnée avec soin et se battant pour avoir des airs de déjà femme. L’obèse complexée au match pugnace, jusqu’à la victoire d’une perte incroyable de kilos. La petite mate aux rires permanents, armure gaie à planquer une infinie tristesse. La paumée de la DASS, collectionnant les avertissements policiers mais qui sonnait à votre porte le dimanche pour vous annoncer la joie d’avoir rencontré sa sœur pour la première fois. La fragile en grand retard scolaire, pleurant à chaque phrase qui lui était destinée. Les émotives, les exubérantes, les discrètes, les tranquilles, les cabossées. Vingt-cinq tendres pousses à se réunir une fois par semaine dans un local prêté, pour échafauder, projeter, construire, s’amuser ou juste discuter.

Alors évidemment quand la maman de Clotilde vient vous voir vous ne vous allongez pas une seconde sous l’ombre de l’hésitation. Elle vous explique que sa fille est déjà intégrée toute la semaine dans un milieu spécialisé et qu’aucun autre organisme ne l’accepte par ailleurs. Alors une après midi hebdomadaire au sein d’un groupe comme le vôtre lui parait de l’ordre du rêve. Elle espère des progrès de langage, de comportement. Elle espère. Et ça suffit.

Clotilde arrive dès la semaine suivante, engoncée dans le bagage encombrant de son chromosome supplémentaire. Ce petit trop n’échappe pas aux cinquante yeux qui la fixent pendant que vous la présentez, exactement comme vous le faites pour chaque nouvelle venue. Vous lui désignez une place, l’intégrez dans l’équipe de décoration du local et la laissez dans un premier temps peindre les murs de dessins abstraits. Cette première fois s’écoule dans l’habitude si ce n’est une certaine circonspection de regards en biais.
Mais les filles vous connaissent bien et aucune ne se permet un traitement différent.
Et vous les savez par cœur, vous avez donc demandé à la maman de Clotilde de venir la chercher plus tôt.

Vous n’attendez pas longtemps après son départ. Un peu gênée, une délégation de téméraires vient vous questionner prudemment.
« Dis on peut te demander quelque chose ? Clotilde… c’est un accident ? Elle est née comme ça ? C’est une maladie ? »
Vous souriez. Vous regardez leur minois levés avec confiance et points d’interrogation. Elles ont les yeux francs et un peu perdus. Et vous savez à ce moment que vous ne vous êtes pas trompée.
« On va toutes se réinstaller dans le local et on va en discuter »

Vous racontez ce que vous savez de la trisomie, vous expliquez que bien sûr Clotilde ne pourra pas tout faire, qu’il y a de grandes limites dans les activités physiques mais qu’il n’y aucune raison à ce qu’elle ne puisse pas participer aux autres projets. Bien sûr encore elle sait parler mais aujourd’hui elle ne voulait peut-être pas, elles ont toutes été intimidées la première fois. Bien sûr enfin on s’en fiche de ce dont elle est incapable, ce qui nous intéresse comme pour chacune d’entre nous c’est ce dont elle est capable. Vous répondez aux questions patiemment, reprenez les gloses sur la biologie et le tirage au sort de l’inné, les écoutez débattre.
Et puis le sujet est clos. La porte est refermée sur la journée. Plus jamais aucune d’entre elles ne se posera de problèmes envers celle qu’elles appellent déjà « Clo ». Elle fait partie d’elles. Elle aura ses inimitiés, ses atomes en croches, ses coups de calcaire et ses moments de tendresse. Vous le savez.

Quinze jours plus tard le baromètre affiche tant de beau qu’elles vous piaffent toutes l’envie de s’ébattre dans le jardin extérieur. Vous acceptez vite de pencher dans le sens de leur inclination, les chantiers en cours attendront. L’heure d’accalmie est propice à l’appui contre un mur de hall à papoter les désaccords avec un encadrant d’un autre groupe logé dans le lieu.
Soudain les cris ont la stridence de l’alarme et trois filles échevelées et paniquées viennent à vous en courant beaucoup d’air.
« Viens vite, Clotilde a grimpé dans un arbre et ne veut plus descendre ! On ne sait plus quoi faire, elle ne veut pas bouger, elle est dans un arbre, viens vite ! »
Evidemment vous plantez immédiatement l’interlocuteur face au mur vide et vous précipitez vers l’arrière du bâtiment.
En fait d’arbre l’agitation se fait autour d’un végétal épais élevé de deux mètres. Et en écartant les nombreux branchages vous voyez la fautive perchée à peine à la moitié de hauteur, maintenant le tronc maigre dans une bouderie affichée. Vous lui demandez de descendre. Elle ne bouge pas d’un cil, ne vous regarde même pas. Vous réitérez, elle persévère. A ce moment arrive la pensée que vous n’avez pas encore entendu une seule fois le son de sa voix, que les premières réunions esquissent un éventuel échec. Il est temps de lancer les dés pour que alea jacta soit.

Vous demandez à toutes les autres de s’éloigner et vous rapprochez de la fille greffée au tronc. Du moins autant que les branchages vous le permettent.
« Dis moi Clotilde, qu’est ce qui ne va pas ? Il s’est passé quelque chose ? Tu as un souci, un tracas ? Quelque chose que tu as envie de dire ? »
Silence. Et le regard éternellement détourné. Vous ne semblez pas exister.
« Je sais que tu me comprends. Si je n’en étais pas persuadée tu ne serais pas là… Ne fais pas semblant »
Silence. Les doigts jouent avec l’écorce.
« Dis moi… »
Silence. Et les minutes s’épuisent à votre impuissance. Vous parlez. Elle se tait. Vous la fixez. Elle vous ignore.
Alors vous soupirez.
« Ecoute Clo, ça va être assez simple. Je m’occupe d’un groupe de préadolescentes, pas d’un jardin d’enfant. Alors écoute moi bien. Continue de bouder si cela te chante, continue de ne pas parler si tu préfères, mais je vais partir. Et si tu n’es pas descendue de là au moment où je franchis le seuil du bâtiment, j’irai directement contacter une jeune femme que je connais et qui encadre des plus petits. Je lui demanderai si elle veut bien t’intégrer à son groupe. Parce que si je veux bien essayer de résoudre trois tonnes de problèmes, je ne veux pas me fatiguer avec des enfantillages destinés à se faire remarquer. Je m’occupe des grandes. Tu es grande. Alors discutons autant que tu veux, disputons nous même s’il le faut, mais ce type de situation je refuse. Je m’en vais, et encore une fois, ne fais pas semblant, tu m’as très bien comprise. »

Vous sortez des feuillages et vous dirigez vers le seuil désigné. La bousculade se fait vive au fond du crâne, un genre de milliers de pensées qui vous traitent d’idiote, vous tirent la langue en hurlant votre tort. Vous n’avez que l’apparence de la certitude, intérieurement vous êtes rongée par l’absence d’assurance.

Le perron. Les deux marches de béton. L’entrée.
Un bruit de course derrière vous.
Une main qui saisit la vôtre.
Clotilde est là, avec ce premier contact physique au symbole si fort que vous en êtes remuée. Et tellement étonnée, tellement stupéfaite. Vous lui souriez.
Vous traversez un couloir court, juste quelques mètres avant de retrouver la cohue des autres vivants. Vous marchez avec ces doigts là au creux de la paume, en les maintenant délicatement comme on prend soin d’un trésor. Avec le cœur battant au bout de vos phalanges.
Mais soudain Clotilde s’arrête, vous retient. Vous stoppez aussi, l’interrogez du regard. Et là, immobile et tremblante elle ouvre les vannes d’un coup. Des litres de larmes sur des joues potelées, un chagrin violent qui vous désarme et vous fait vaciller. Et sa voix. Pour la première fois. Un son de roche, malhabile et profond. Et elle dit comme on déchire.
« Je ne serai jamais grande »

Vous vous souvenez très bien de ce moment. Votre mémoire a gravé chaque instant de la leçon que vous a donné ce petit bout de femme avec son petit truc en trop. Vous vous souvenez de sa chaleur quand vous l’avez prise dans vos bras, de votre discussion à apaiser les hoquets avec les mots qui ne mentent pas.
Vous vous souvenez également très bien des deux ans qui ont suivi. De sa malice à trop se savoir la mascotte de vingt cinq autres différentes, de son autorité à vouloir diriger les équipes, de ses rires à vous faire le clown perpétuel, des mots qu’elle alignait de plus en plus et de mieux en mieux. Vous vous souvenez combien elle est devenue grande, et belle, et indispensable.

Au bout de ce temps les événements et un inspecteur ont jugé votre « mode de fonctionnement » trop peu conventionnel. Alors vous avez été révoquée. Vous avez donné les clés du local à un grand escogriffe institutionnel. Il allait vous remplacer avait-on dit. Vous avez un peu pleuré et beaucoup souri aussi. Parce que les vingt-six filles s’étaient mobilisées en dix minutes, rien qu’elles et leur initiative spontanée à faire des pancartes, à manifester, à se tenir la main pour une chaîne partisane. Vous avez souri parce que même si cela ne changeait rien elles avaient appris ce qu’était l’union.

Avant de partir vous êtes allée voir la jeune femme que vous connaissiez un peu et qui s’occupait des plus petits. Pour que Clotilde intègre son groupe.
Et c’est ce qu’elle a fait.
Fière et victorieuse Clotilde est devenue encadrante.

Aujourd'hui je ne sais rien de vous toutes, ni où vous êtes, ni qui vous êtes. Mais c'est moi qui ai bien peur de ne pas toujours savoir être grande.

M.R.

 

lundi, 27 février 2006

Les vilains petits canards

C’est un camarade semi-lointain d’une de vos partenaires de fac. Un genre d’échalas sans fin aux membres encore plus disproportionnés, aux yeux en globe trop apparents pour des cavités creusées à la louche. Ses dents à la pousse anarchique rivalisent en aimant aux regards avec la citrouille d’Adam qui gigote sans cesse à sa gorge.
Il bafouille en baissant la tête, rouge et suintant, avec l’air de celui qui ose sans y croire une seconde. Il peine à formuler la demande et son laborieux point d’interrogation se noie résigné.
C’est vrai que votre premier réflexe est d’enclencher un "non" définitif et diplomate. D’abord parce que l’escogriffe n’a surtout aucune véritable consistance intérieure et que vos rares échanges de phrases ont toujours baillé d’ennui. Mais en plus vous avez en sainte horreur tout ce qui peut ressembler aux grandes écoles à formater les futurs dirigeants. Ainsi que les manifestations type bals de promotion ou autres guinguettes officielles à l’odeur de séries américaines.

Sauf qu’en prenant l’inspiration à lancer la phrase qui expliquera gentiment combien vous êtes désolée d’avoir quelque chose d’in-bousculable le samedi soir dit, vous le voyez. Avec ses paupières baissées et sa lèvre tremblante, ses gouttes au front et son corps tordu de gêne. Vous le voyez et entendez les phrases de l’amie d’études. Celles qui vous racontent la hauteur de sa tête de turc permanente, les lapidations continuelles à mots déchirants de ses congénères de trajet, sa solitude à ne pas savoir imposer aux bourreaux pusillanimes le respect que tout le monde mérite.
Vous expirez donc un « d’accord ».
Et le regrettez déjà.
Mais il lève des yeux étonnés, vous regarde soudainement avec une mâchoire si tombante qu’il vous semble la voir frôler le sol. Il bredouille sans en revenir, s’essuie l’intérieur des paumes, s’excite nerveusement comme un gamin le matin de noël. Il vous bombarde le jour, l’heure, et disparaît prestement de peur que vous changiez d’avis. Laissant derrière lui une vague odeur de transpiration qui vous tape le front en vous traitant d’idiote.

C’est un mois plus tard qu’il vous fait monter dans sa voiture dans une volée de compliments maladroits. Vous avez opté pour assumer, sorti la robe des occasions, relevé le chignon à dégager les épaules. Lui se dandine dans un costume dont le nœud papillon lui étouffe le fruit proéminent et vous étrangle rien qu’à le regarder. Vous assassinez des millions de soupirs dès les premiers tours de roue et promettez intérieurement de rentrer le plus tôt possible. Vous sentez que vous avez le sourire de corvée et tentez de ne pas lui faire payer vos agacements.
L’endroit est triste et pompeux comme imaginé. Une centaine de jeunes poulets ridiculement déguisés en coqs se pavanent aux bras de donzelles marquées. C’est plein d’attitudes et de certitudes vaniteuses. Et vous vous dites que c’est fou combien certains milieux se croient réellement le centre.

Votre cavalier vous tend un verre et tente de trouver un sujet de conversation. Il choisit après réflexion celui de la neige en hiver ce qui vous permet de répondre par des onomatopées sans paraître désobligeante.
Au bout d’une heure et demie de siècle, la tâche s’alourdit. Vous êtes rejoints par quatre ou cinq olibrius visiblement attirés par la fraîcheur de vos vingt ans d’alors. Ils entament de longues projections sur leurs futures carrières brillantes, jouent aux machos qui maîtrisent, aux revenus de tout qui savent. Vous hésitez un instant à déferler une volée de bois vert et à décharger vos synapses dans les faces des prétentieux. Mais vous vous ravisez en élisant le quasi silence, le sourire et la politesse distante. Votre compagnon semble tellement aux anges et rompt quelques bâtons avec tant de joie que vous devinez que c’est bien la première fois qu’il a vraiment une conversation avec ces animaux là. Ou du moins une quelconque considération.

Mais eux, enhardis par le temps qui s’écoule, galopent le naturel brusquement. Aux détours de quelques perversités, ils flanquent à la désarme du dadais des férocités faciles. D’abord à la pièce. Ensuite à la chaîne.
« Essuie toi la bouche, tu baves encore et ça te fait des stalactites d’équidés »
« Dis moi tu n’as passé le bizutage que trois fois cette année. Va falloir que tu t’y remettes mon pote »
« Non mais attends, toi t’es con donc forcément… »
De perfidies en rires gras, les alignés s’en donnent à cœur joie. Et votre cavalier baisse petit à petit les yeux de honte, ne répond à rien, ne bronche pas quand quelques rudes coups d’une fraternité hypocrite lui enfoncent le poing dans le dos. Humilié et brisé, il se voûte en silence. Le rêve d’un instant broyé.
Jusqu’au moment où l’une des petites frappes ridicules se tourne vers vous en clamant : « Mais comment un type comme toi peut avoir une amie comme cette jeune fille ? C’est un mystère pour nous tous ce soir ! »

Alors très calmement vous vous faites entendre. Vous souriez de manière éclatante en prenant le bras du mortifié.
« Visiblement messieurs vous n’êtes pas au courant. Il en a une très grosse. Dont il sait se servir comme aucun d’entre vous ne peut le soupçonner. Maintenant si vous voulez bien nous excuser, j’ai très envie de lui. Et je déteste perdre mon temps avec des puceaux qui compensent… »
La sortie se fait dans la stupéfaction silencieuse et générale. Jusqu’à celle de votre flanqué que vous traînez vers l’extérieur.

Sur le trajet du retour vous ne fixez rien d’autre que le travers de la vitre. Triste mais satisfaite. Non pas que vous soyez fière des propos. Quand l’adversaire est minuscule il faut toujours le battre sur son propre terrain au risque de ne pas faire résonner son entendement. Et votre jeune âge sait déjà qu’il n’y a pas plus de trois cordes à tirer chez ceux que vous appelez « les mecs ». Il vous restera encore à rencontrer les hommes. La satisfaction n’est donc due qu’au fait que vous rentriez enfin chez vous.
Lui ne sait dire que des mercis émoustillés et embrouillés.
Vous sortez de la voiture en ne lui disant qu’un incompréhensible : « Ce n’était pas que ta revanche. Il s’agissait de la mienne aussi »

Dans la glace de l’ascenseur vous pouvez enfin laisser deviner le voile trouble des yeux. La trace du souvenir d’autres insultes et humiliations bien gravées dans votre peau.
Parce que les vilains petits canards le restent à jamais à l’intérieur. Et que les cygnes restent pour eux des légendes.

Vous ne l’avez jamais revu. Mais des années plus tard vous avez appris indirectement qu’il en parlait encore.

M.R.

samedi, 28 janvier 2006

La distance entre les yeux et le coeur

Il sourit dès l’ouverture de la porte. Un genre d’éclat qui vous chatouille l’estomac et vous soupire les poumons.
« Je me demandais si vous viendriez encore »
C’est vrai que vous avez hésité. Juste le temps de savoir si votre décence allait accepter l’invitation. Juste deux heures pour envoyer valser votre éducation personnelle.
Vous lui tendez la bouteille, rendez le sourire sans compter la monnaie, bafouillez une excuse ponctuée d’un stupide.
« Joyeuse crémaillère nouveau voisin »

Cet immeuble vous l’avez vu pousser comme une mauvaise herbe trop lente. Vous avez supporté pendant plus d’un an les marteaux, les ponces, les gravas qui dégringolent et les grues qui sonnent. Vous l’avez senti grandir en toussant de poussière, en crachant la nostalgie du terrain vague précédent. Puis est arrivé le temps de l’installation du vivant. Tous les matins des meubles se bousculent au bas de la rue, vomis par des successions de camions. Une trentaine de foyers tout neufs qui sentent le silence des murs qui n’ont encore rien entendu.
Et au quatrième étage à gauche il y a lui.

Vous l’observez du coin de l’œil pendant la visite guidée de l’appartement. Il a des ridules à l'aube de la paupière, une fossette discrète sous la joue gauche et des mains à vouloir les voir tendues. Il vous présente les personnes croisées au fur et à mesure, vous offre un verre de bulles. Vous combattez pour ne pas fixer ses doigts qui passent dans son cou et son regard d’en dessous, cette gêne de plume qui, vous le savez, s’envolera dans l’heure suivante. Et déjà vous trouvez cela dommage. Parce qu’il n’y a pas plus délicat que les infimes bégaiements d’un corps qui ne sait plus vraiment comment bouger. Et qui ne veut surtout pas que cela se crie.

Au bout des instants de soie, l'hôte troublant se laisse aller à des obligations éloignées de quelques mètres. Trois badines avec d’agréables figures plus tard vous vous dirigez vers la colonne de disques qui tend son cou révélateur. Vous ne trouvez rien de plus exaspérant chez un homme que sa méconnaissance ou un goût mal placé en la matière. La discothèque a donc toujours été un étrange baromètre secret. Celle là se défend plutôt, avec même quelques inconnus qu’il vous plairait de rencontrer.
Votre première curiosité assouvie vous franchissez les trois pas qui vous séparent de la terrasse. Elle est spacieuse, claire et offerte à la rue. La vôtre.

Votre rue.
Vous y voyez votre voiture garée anarchiquement, la boulangerie de votre quotidien, l’angle franchi tous les jours, les arbres frôlés dans tous vos passages. Vous y apercevez même une partie de votre cour, le haut de votre porte fenêtre inéclairée par votre absence.

Votre rue.

Vous savez que vous ne pourrez pas expliquer ce qui vous tend soudain. Cette terreur le long de l’échine. Cet embryon de séduction avorté en un coup d’œil.
Le film de tous les possibles se construit en sept millièmes de seconde et les scénarios vous font tous froid dans le vécu. Jusqu’à l’ultime, celui de l’évitement impossible, de l’inconsolable rappelé en piqûre perpétuelle.
Vous savez le ridicule. Mais vous ne pouvez pas combattre et pliez sous cet absurde.
C’est une démission totale, une entrée sans courage, une fin de non essai.

Il ne sourit plus à l’ouverture de la porte. Vous avez repris votre manteau précipitamment avec une nouvelle quête d’excuses et un air penaud. Votre prétexte est bancal mais vaut mieux que vos raisons grotesques. Lui vous regarde estomaqué, la puissance ballante.
« Je peux faire quelque chose ? »

Vous ne pouviez décemment pas lui répondre « déménager »
Alors quand trois semaines plus tard vous le télescopez devant l’étal de pain au bras d’une blonde aux anges, qu’il vous demande comment vous allez en passant sa main dans son cou, vous osez dans un soupir avouer : « connement »

Mais rien n’y fera jamais. Vous avez la prison de votre liberté et la rue de la paix a toujours coûté cher. Il faut repasser par la case départ. Connement. 

M.R.

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