dimanche, 25 mai 2008

Lettre à Jeff

Tu vois c’est bête parfois, on dit des choses comme ça, comme on effleure du bout des doigts. Des choses auxquelles on ne pense pas vraiment, des trucs qui nous paraissent évidents.
« À bientôt »
Tu vois c’est bête parfois, on se sourit comme toujours, puis on s’embrasse comme d’habitude,  puis on ne regarde même pas l’autre s’éloigner.

C’est bête tu sais, on ne pense pas. On a juste des moments en soi, déposés comme ça par les années. Mais on ne pense pas, on collectionne, comme si c’était normal cette accumulation de moments partagés.
Comme si quinze ans ça ne comptait que jusqu’à quinze.
Comme si savoir le faire jusqu’à cent protégeait ce que l’on égrène.

Tu vois c’est bête parfois, on dit comme ça, on ne pense pas.
Alors forcément, le ciel qui tombe sur la tête, sur le cœur, sur le corps en entier, c'est tout le paysage qui est à l’envers, c’est le monde qui est transformé. On mesure rarement ce que l’on s’aime, on l’apprend à la douleur récoltée.

Tu vas tant me manquer.

À Jeff, disparu ce 20 mai 2008

M.R.

jeudi, 29 novembre 2007

Lettre à la nuit

Que savent-ils de toi ceux qui ont les yeux fermés ?
Que savent-ils pour dire que tu n’es pas amie, qu’à ton sein on ne boit pas de lait ?
Ils s’enferment à ton passage, tremblent à la moindre ombre, croient aux vampires et font les mauvais rêves. Ils ne savent pas, ils ne savent rien.

Pour t’aimer il faut avoir frôlé tes errants, écouté leurs histoires aux comptoirs devenus monde, entendu les chuchotements en forme de confidences.
Parce qu’en toi on se parle différemment.
Pour t’aimer il faut avoir regardé le temps passer, quand il s’étire à sembler infini, quand on le reconnaît comme sien, qu’on l’embrasse et qu’on le suspend à la fois.
Parce qu’en toi on ne vieillit pas.
Pour t’aimer il faut savoir t’habiller, te prêter ses vêtements de paillettes ou de deuil, accepter le vide et le plein avec la même sérénité.
Parce qu’en toi on avance, parce qu’en toi on oublie.

Depuis si longtemps je te tricote, blanche écharpe autour de mes songes éveillés, mes sourires intimes, mes gouttes secrètes, mes draps, tes bras, les mots, des âmes.

Ils ne savent pas, ils ne savent rien.
Ils m’appellent noctambule et me donnent l’âge des outrances.
Je m’appelle nocturne et ai l’âge des paisibles.

M.R.

vendredi, 09 juin 2006

Lettre à la fille aux yeux qui pleurent

Je t’ai cherchée tu sais.
Je t’ai cherchée comme on angoisse sur le quai d’un train manqué.
J’ai, des rues, visité les angles et les recoins, bredouille, mais pas des mots en bouquet à te tendre. Je t’ai cherchée comme on se ronge les ongles, comme on se mord la lèvre, comme on se tord les mains.

Je me souviens du mensonge de l’instant d’avant, de mes pas alors de plume. Cela ressemblait à un dimanche de l’esprit, le sourire se faisait croire une perpétuité et la musique berçait la conscience au repos.
Pour un baiser que l’on m’avait volé la veille je troquais le monde. Pour cet inattendu, unique et si rarement bouleversant, je vivais ailleurs.

Je sais à peine ce que tu as murmuré, mon égoïste moment ne voulait pas s’égratigner. Mais je revois ton visage, ta jeunesse courbée sous le poids. Et tes yeux qui pleurent la détresse, sans eau ni fond, deux immenses puits écorchés.
Je ne veux plus savoir ce que j’ai bafouillé, même avec le sourire, même avec le geste sur ton bras. Je ne veux plus savoir.
Il a fallu cent cinquante mètres pour me revenir de bien plus loin, une minute de pas pour que la musique se taise peu à peu et que le bitume redevienne couleur asphalte. Il a fallu trop pour que je réalise et tue le parallèle qui te trahissait.
Soudainement immobile sur le trottoir, estomaquée d’être si malléable, je me criais des gifles pour m’être vendue pour un baiser. Lui si magnifique et si doux devenait en un instant monstrueux. Un appât à l’indifférence, un maudit qui m’avait emprisonnée.
Et quand je me suis retournée tu n’étais plus là.

Je t’ai cherchée tu sais.
J’ai marché pendant plus d’une heure sans te trouver.
Je voulais te prendre la main et m’asseoir avec toi, déposer à tes pieds tous les plus beaux baisers de ma vie et écouter ce que tes yeux pleuraient. Je voulais que tu saches mon opprobre. Je voulais te donner le temps dont je t’avais dépouillée. Je voulais te montrer combien j’étais laide en cet instant, te prouver que ce n’était pas à toi de t’excuser.
Un comble qui résonne.
Car si je sais à peine ce que tu as dit, je suis sûre d’un de tes chuchotements. Avec tes yeux de puits et ta jeunesse voûtée. 
« Pardon de vous importuner »

M.R.

samedi, 18 février 2006

Lettre à ma solitude

Ma si vieille amie, ma tant fidèle, sais-tu au moins ce que tu me brûles à t’aimer ainsi ? J’en vois parfois le compte, mais jamais sur moi.

Tu as mes plus intimes pensées et mes plus secrets chagrins. Tu as l’ensemble de mes grandes réflexions et mon temps le plus précieux. De nos quotidiens indispensables à nos plus longues ères, j’ai toujours eu la nécessité du plein de toi avant mes sociales à mille à l’heure, après mes discours à l’humain et mes dérives d’autres cascades. Et tu connais le vital du lait à ton sein.
Toi seule sais ce que j’ai pu m’échapper en ton nom. Combien j’ai laissé partir aussi.
J’aime pour l’éternité nos silences compris et nos analyses folles. Eprise à perpétuité, je te suis loyale comme à personne.

Ma si vieille amie, ma viscérale, je ne saurais faire la somme de ce que nous avons appris ensemble, de ce dont nous nous sommes relevées.
C’est avec toi que je m'enlise aux plus grands fonds. C’est avec toi que je fais mes plus beaux rêves.
Ton absence devient vite mon infirmité, ta présence a l’odeur de peau des plus belles essences. Et c’est ta caresse dont je ne me suis jamais lassée. A t’en revenir, toujours, à chaque fois.

Je t'ai en absolu besoin et personne n’a jamais su m’en séparer.
Mais je déteste lorsque tu t’imposes.
Tu es donc priée, à l’instar du reste du monde, de bien vouloir respecter mon indépendance.

Pour faire valoir ce que de droit, je veux bien t’accuser de réception, mais sûrement pas d’envoi.

M.R.

lundi, 05 décembre 2005

Lettre à ma mort

Tu peux bien me cueillir à l’angle d’un soudain comme une veule évitant le regard, tu peux même me narguer trop longtemps comme un venin rongeant en caustiques, je garde au creux de mon bras un honneur à te jeter.
Je suis déjà gagnante et tu ne peux plus rien y changer.

Qu’elles soient frôlées au flirt des existences, gravées dans mes peaux de mues, ou diluées en nécessaire substance, tu ne voleras jamais les milles âmes que j’ai bues. Et ils sont deux fois plus nombreux les yeux dont j’ai vu les infimes couleurs vaciller au gré des éclats, à rire ou à pleurer.
Mes mains se sont tendues sans compter, à donner, recevoir ou arrêter; les cadeaux, les coups ou les baisers. J’ai aimé à m’en ramasser sur le carrelage, j’ai serré à en garder les traces sur mon corps, j’ai hurlé à en faire des échos contre les murs. Je me suis promenée dans d’immenses jardins aux esprits ciselés, dans l’étouffe de parcs aux sombres statues, dans des forêts inconnues aux arbres hantés. Des cœurs à dire pour des milliards d’instants à te piller.

Je le répète, tout ceux là et ce qu’il en reste tu ne peux les effacer. Mes bonheurs chantent ma victoire et mes douleurs t’accusent de ridicule. Tu as perdu car « tout » n’est pas à vivre, c’est l’intense qu’il ne faut pas oublier.

Le jour où tu viendras me visiter, quand tu attendras de moi des comptes trop petits, des suppliques, des regrets, une amertume et un certain goût d’inachevé, ne sois donc pas surprise si je souris en lançant à ta ricane un tranquille « Tu peux crever »

M.R.

vendredi, 26 août 2005

Lettre à Cyrano

Il vous faut partir Monsieur.
Ce congé nécessaire n’a que trop tardé, et puisque je ne sais vous chasser complètement offrez moi cette dernière faveur. La porte est là, au seuil de ma raison, à l’ourlet de mon expérience. Veuillez la claquer. Veuillez me quitter.

Mon gré et votre force doivent à présent se désunir. Pardonnez la méthode et les vers qui manquent à vous le faire savoir. Mais depuis l’âge de huit ans, si je ne vous fus jamais infidèle, vous me trahissez en mille contrefaçons parfois grossières. J’en suis lasse. J’en suis seule.

Je me souviens encore de cette première rencontre qui n’a jamais été la nôtre, ne sera éternellement que la mienne. Parce que je vous ai aimé de suite. Parce que j’avais à cette seconde précise commencé à vous attendre. Mais quand on a huit ans, on ne sait pas encore tout ce que l’on peut attendre.

Vous m’avez fasciné l’Œdipe Monsieur. Dès le premier regard posé sur la ligne de votre vie.
Vous êtes fier, intègre, excessif, intelligent. Vous avez la répartie à faire taire les insolents et l’art d’avoir des ennemis ne vous fait pas frémir.
Vous êtes poète, ciseleur de mots, inventif, amoureux sans que jamais rien ne s’essouffle. Vous écrivez des lettres à traverser le monde. Vous dites des phrases à frissonner dans les chairs, et je vous jure que certaines sont allées jusqu’à se graver dans la mienne.

Vous ne craignez personne, tremblez devant une seule. J’espérais pourtant que vos feux changent d’âtre et je vous en veux. D’avoir été subjugué par la beauté. De n’avoir su apercevoir la frivolité. Et votre esprit de sacrifice inutile a toujours été ce que j’ai eu à croiser de pire.

Je vous le répète donc, et comprenez bien ce que cette demande a de définitif.
Veuillez me quitter monsieur.
Car aujourd’hui je sais combien vous n’existez pas.

M.R.

jeudi, 26 mai 2005

Lettre au silence

Les compréhensions s’égarent dans tes déserts. Les murs s’élèvent dans ton espace.
Tu es la pelle de bien des fossés, le bâillon de nombreuses capacités.
Tu es un bourreau, un aliéneur de raison, un acide sur les plaies.

Tu es désaffection.

Mais je te veux.
J’ai des nécessités à t’aspirer. Te respirer. Te poser. T’imposer.
Je chéris l’autre sein de ton flanc. J’appelle de toi non pas le vertige mais le refuge.

C’est en toi que nos liens étranglés se dénouent lentement, dans ton ventre que nos haillons se décomposent jusqu’à la poussière.
Car tu es aussi l’oubli, le deuil, la réflexion.
Tu es un soulagement, un assistant aux guérisons, un écrin de nos plus secrets.

Tu es désaffection.

Aussi fort que tu vis en remparts.
Aussi fragile que tu meurs au plus petit soupir.

Je demande une minute de toi pour le souvenir.
Je demande une minute de toi pour la reconstruction.
Je demande une minute de toi pour l’hommage.

Je demande une minute de toi pour que personne ne m’entende crier.

M.R.

mardi, 22 mars 2005

Lettre au conditionnel

J’ai mal à toi.

Pas à ce qui fût.
Alors bien sûr il y a les souvenirs, les deuils, les perdus.
Mais ils ne bougent pas, leurs intacts ne se volent jamais.

J’ai mal à toi.

Pas à ce qui est.
Alors bien sûr il y a les absences, les tourments, les verdicts.
Mais ils existent, ne se rêvent pas.

J’ai mal à toi.

Pas à ce qui sera.
Alors bien sûr il y a les impossibilités, les inévitables, les peurs.
Mais ils s’attendent, leurs contours sont esquissés.

J’ai mal à toi.

J’ai mal au plus menteur, au moins existant. J’ai mal à tes milles visages, tes millions de possibilités. J’ai mal à tes incessants parjures, à tes promesses inventées, à tes fantômes de chemin, à tes projections pieuvres.
J’ai mal à ce qui n’a jamais été et ne sera jamais. J’ai mal à ce rien ingérable. J’ai mal à ce temps assassin.

J’ai mal à toi et tes dérives.
J’ai mal au conditionnel.

Ne plus jamais confondre « ce qui aurait pu » avec « ce qui aurait dû »

M.R.

vendredi, 31 décembre 2004

Lettre à l'an 2004

Parce que tu t’es baigné des fontaines au sel corrosif.
Il a creusé des sillons cicatrices au profond des chairs. Il a immolé les illusions aux bûchers des sorcières. Il a piqué les enfants qui subsistaient encore dans les yeux.

Parce que tu as volé des couleurs à l’arc en ciel.
Le rouge du cœur est mort piétiné dans l'orgueil et le mépris. Le bleu du regard est terni sous le voile d’un poids définitif. L’or de la chasse est brisé en poudre sans grande valeur.

Parce que tu as voulu graver ton nom.
Sur deux pierres si tombales que j’en suis à terre. Sur des médailles imméritées que des loups s’arrachent en bavant. Sur des graphiques médicaux qui ricanent en déclinant.

Parce que tu m’as menti. Parce que tu m’as trahie. Parce que tu m’as trop pris. Parce que ton ultime cadeau, hissé sur une échelle planétaire, s’hurle dans la peur et l’horreur.
Pour le ventre qui ne se dénoue plus. Pour l’échine courbée des précieux qui m’entourent. Pour les larmes de ma mère, les chutes de mes frères et soeurs, les voix brisées, les tremblements de ces mains aimées.
Pour et à cause de tout cela, je t’écris.

Ceci est une lettre de rupture.
Tu ne t’en vas pas. C’est moi qui te quitte.
Puisse l’héritage que tu laisses fondre sous tous les soleils à venir. Et je vais lever des milliers de verres à ton agonie, te renvoyer dans un ultime bras d’honneur tous les murs que tu as envoyés en pleine face. Inscrire tes chiffres dans le passé.
Tu meurs. Pas moi.

M.R.

lundi, 29 novembre 2004

Lettre aux anges

Je vous écris cette nuit pour demander les plus belles ailes déployées.
Il vous faut un tapis d’un rouge d’or, au tissu si précieux que même Jason n’a jamais songé à sa quête.
Il vous faut une haie ornée d'honneurs immenses, avec au bout de chaque feuille de merveilleuses louanges cousues à la rosée.
Il vous faut une musique sublime et unique, née de l’association des plus grands compositeurs que la terre ait un jour porté en son sein.

Il vous faut tout cela car vous ne savez pas encore celle qui vous arrive. Et si moi, minuscule agenouillée, s’orpheline en vous la laissant, c’est que je n’en ai pas le choix.

Prenez soin d'elle. Réchauffez la lorsque du froid elle aura le plus infime frisson et faites voler son rire en éclat lorsque le moindre nuage s’approchera à moins d’un million de kilomètres de ses yeux. Accompagnez la, écoutez la, aimez la de toute la force des tempêtes.

Elle est si pure que les fleuves versés pour les minables qui m’ont détruite ne vaudront jamais une seule goutte pleurée pour elle. Elle est si bonne que les fleurs éclosent sous ses mains, les chats lui font confiance et nos fautes disparaissent dans des enchantements. Elle est si fragile, forte, sincère, indispensable, que celui qui osera en parler à l’imparfait devra demander pardon à l’humanité entière d’avoir en un seul mot voulu lui effacer l’existence d’un être trop rare.

Ô que cette nuit vous avez de la chance les anges. En une seule personne vous êtes tous devenus plus beaux.


A Hélène, mon éternelle…

M.R.